La toile numérique a remplacé nos si historiques arbres à palabres et nos grandes places publiques. Là où jadis les mots se lançaient à l’ombre d’un fromager ou sur une place poussiéreuse, ils circulent, aujourd’hui, à la vitesse de la fibre optique, nourris de vidéos, d’images et de commentaires instantanés. Depuis le coup d’envoi de la Can 2025, le Maroc, pays organisateur, et l’Afrique entière vibrent au rythme de l’une des plus prestigieuses compétitions continentales. Un rythme intensément footballistique, mais aussi musical, humoristique, symbolique. En effet, la Can, ce n’est jamais seulement du football.
Au-delà des exploits héroïques et des désillusions cruelles, ce sont souvent les à-côtés qui captent l’attention. Les scènes périphériques, les figures inattendues, les chambrages bon enfant entre supporters donnent à cette fête africaine une saveur particulière. Une Can se joue sur la pelouse, mais elle se raconte surtout autour, dans les rues, sur les écrans et dans les conversations improvisées.
Parmi les attractions les plus marquantes de cette 35ᵉ édition figure Michel Kuka Mboladinga. Sa performance est aussi silencieuse que puissante. Fan revendiqué de Patrice Lumumba, il en imite la posture, la mimique et la coiffure. Immobile comme une statue, debout sur ses deux jambes, la main droite levée, il reste figé ainsi pendant toute la durée des matchs, au milieu des supporters des Léopards de la Rdc. Ni le vacarme, ni la ferveur, ni l’agitation environnante ne semblent l’atteindre. Au-delà du soutien à l’équipe nationale congolaise, son geste est un hommage appuyé à l’ancien Premier ministre du Zaïre dont une statue similaire trône à Kinshasa. Il affirme répéter ce rituel depuis 2013. Il aura fallu attendre cette Can pour que le monde découvre cette fidélité muette à la mémoire et à l’histoire.
Autre figure qui fait tourner les têtes et saturer les fils d’actualité : la photographe sénégalaise Amina Fall. Paradoxe savoureux de notre époque, elle attire parfois plus l’attention par les photos prises d’elle que par celles qu’elle capture. Élancée, photogénique, portée par une esthétique assumée, elle devient malgré elle un sujet viral, au grand bonheur d’internautes toujours prompts à célébrer ce que la nature a généreusement offert. La Can révèle aussi ces contradictions : on vient pour voir le jeu, on s’attarde sur l’image.
La toile, justement, grouille de contenus. Sketchs, parodies, détournements et bizarreries pullulent. Les humoristes africains bien installés, comme Dianka et Lagaré ou le duo béninois Gros et Métis, rivalisent d’inventivité à côté d’un marabout malien affirmant pouvoir faire gagner la Can à son pays pour 10 millions de FCfa dont il aurait déjà encaissé trois en guise d’avance. Entre croyances, dérision et mise en scène, le football devient aussi un spectacle social.
Mais, la vraie palme revient sans doute aux supporters eux-mêmes. Drapés de leurs couleurs nationales, ils transforment chaque match en joute verbale joyeuse. Les confrontations Rdc–Sénégal ou Cameroun–Côte d’Ivoire ont offert de véritables festivals de chambrage et de moqueries assumées, sans animosité, dans une bonne humeur communicative. Rire de l’autre sans le nier, se moquer sans blesser : une leçon que le football africain donne souvent au monde.
Au soir de la finale, le 18 janvier 2026, peu après 21 heures, une seule équipe soulèvera le trophée continental. Toutefois, bien au-delà du vainqueur officiel, plusieurs Nations auront gagné autre chose : des instants de joie, des éclats de rire, des symboles partagés. Oui, la Can, une fois encore, aura prouvé qu’elle est aussi une affaire d’âme, de mémoire et de fraternité.


