C’est une petite chipie, entre 5 et 7 ans, avec tout ce que cela comporte de positif, tout de rouge vêtue : joues rougies par la fraîcheur (le mercure n’est pas loin de 10 degrés), cheveux au vent retenus par un ruban rouge, une fleur blanche à la main. Son français est légèrement approximatif, mais suffisant pour proposer « gratuitement » la fleur… contre quelques dirhams marocains. La petite troupe de Sénégalais sur laquelle elle a jeté son « dévolu » fait preuve d’empathie. La scène devient presque un cliché empreint d’un certain romantisme.
Et soudain, des pneus crissent ; le silence est brisé par les sirènes de la police. Ce n’est pas une photo jaunie d’un instant capté par l’objectif du groupe de rap IAM, mais un moment suspendu, au cœur d’une soirée de réveillon à Tanger, où la présence policière renforce le sentiment de sécurité. Il est presque une heure du matin sur cette belle artère qu’est la Corniche de Tanger. Elle s’étend sur près de cinq kilomètres, dont une large portion longe frontalement la mer. C’est un exemple de la manière dont on peut rendre une corniche attractive en l’ouvrant aux commerces et aux populations, sans en faire un espace privatisé par des hauts fonctionnaires et des diplomates qui se le partageraient comme un gâteau d’anniversaire dans une famille qui tire le diable par la queue. La Corniche est devenue le lieu de rendez-vous des nombreux Sénégalais venus soutenir les Lions durant la 35ᵉ Coupe d’Afrique des nations, Maroc 2025. Le wolof résonne à tous les coins de rue. Grâce à cette capacité quasi instinctive à se reconnaître entre mille, les « diadieuf waye », « na nga def » et autres hochements de tête s’échangent joyeusement. On s’arrête, on se félicite, on discute, on échange des numéros de téléphone ou des adresses quand on se connaît déjà.

Ils parviennent même à privatiser un restaurant situé sur la partie haute de la Corniche, spécialisé dans les grillades. « Le Sénégalais et la viande, c’est une longue histoire », lâche à voix haute un proche. À l’intérieur, on se croirait dans un restaurant de Dakar. La preuve arrive à minuit, quand il s’agit de célébrer la nouvelle année. Tous les tubes en vogue au Sénégal rivalisent avec la musique orientale. Les ondulations, les déhanchés, les doigts vers le bas puis vers le haut, les jambes en mode danseur sur bicyclette s’enchaînent. Les assiettes d’entrecôtes, de faux-filets, de poulets et de brochettes de kefta sont délaissées au profit de quelques pas de danse. Dans certains contes occidentaux, la princesse se transforme en citrouille à minuit ; dans celui-ci, les Sénégalais de Tanger se muent en danseurs étoiles à l’entrée de la nouvelle année.
Après trois quarts d’heure d’enjaillement, la petite troupe prend congé du restaurant pour remonter la Corniche. Même s’il n’y a rien de particulier pour fêter le Nouvel An à Tanger, la foule est bien présente dans les rues, dont beaucoup débouchent sur cette belle artère. Elle est bordée, de chaque côté, de palmiers et de lampadaires dont les supports, l’architecture et la couleur verte rappellent, en moins épais, les colonnes Morris de Paris. À peine le temps de les contempler que deux Sénégalais passent à toute allure. Pantalon jaune, survêtement noir et chapeau « tingadé » surmonté de drapeaux sénégalais. En bandoulière, une sono diffuse à plein volume de la musique sénégalaise. « Allez Casa ! » lui lance un passant qu’il croise.

Sénégalais et Marocains se partagent le pavé de la Corniche, chacun avec ses codes. Cette fois, c’est l’étal d’un Marocain qui interpelle : de petits fruits rouges trônent à côté de petits cactus : ce sont des figues de Barbarie à la chère juteuse avec de doux pépins. Il les propose à ceux qui s’attardent. Ce fut mon cas. Le goût fait remonter de lointains souvenirs, quand on bravait l’interdit pour en cueillir sur le chemin de la plage de Guédiawaye. Le « merci » que je lui adresse ne lui suffit pas : il veut des dirhams. Ma langue, rougie par la figue de Barbarie que je viens de manger, n’a pas encore retrouvé sa couleur d’origine lorsque ma route croise celle de la petite et adorable chipie à la rose blanche, que les fleuristes décrivent comme le symbole classique de la pureté, du respect ou de l’hommage. Le parcours du Sénégal dans cette CAN sera-t-il de cet acabit ? Rien n’est moins sûr. Mais rien que pour les moments vécus en ce Nouvel An, on se dit que l’équipe nationale du Sénégal a bien fait de conserver la première place du groupe D de la CAN 2025 et de poursuivre son aventure à Tanger, peut-être jusqu’en demi-finale.
Mais cette euphorie reste fragile, indécise, capable de dérailler au premier grain de sable. Un se profile déjà : le test du Soudan en huitièmes de finale, dès samedi.
Moussa DIOP, envoyé spécial à Tanger (Maroc)


