D’un drame à Thiès où une jeune fille de 16 ans a tué son petit ami au démantèlement du réseau pornographique « Kocc Barma », le Sénégal fait face à une crise de protection de l’enfance sans précédent. Entre chantage sexuel, addiction nocturne et vide juridique, l’espace numérique est devenu le nouveau terrain de chasse des prédateurs, au détriment de l’avenir de la jeunesse sénégalaise.
Le silence de la nuit au quartier Thialy, à Thiès, a été brisé par un cri d’horreur qui résonne encore dans tout le pays. Une adolescente de 16 ans, surnommée « Maman », élève en classe de 4ème, a commis l’irréparable : elle a plongé une lame dans la poitrine de B. Niang, 23 ans. Derrière ce geste désespéré se cache un engrenage infernal : le chantage sexuel (« sextorsion »). La victime détenait des vidéos intimes de la jeune fille et l’aurait attirée dans un guet-apens pour abuser d’elle sous la menace.
Alors que le pays digérait le drame de Thiès, un autre coup de tonnerre a retenti le 17 juillet 2025. La Division Spéciale de la Cybersécurité (DSC) a mis fin à la cavale de l’homme derrière le pseudonyme de Kocc Barma. À 38 ans, cet individu est soupçonné d’avoir piloté un réseau tentaculaire de diffusion de contenus intimes.
Ils n’étaient pas destinés à devenir des symboles. Pourtant, deux affaires judiciaires récentes ont brutalement révélé une réalité que beaucoup préféraient ignorer. Un drame survenu à Thiès impliquant une adolescente, et l’éclatement à Dakar d’un vaste réseau de chantage sexuel en ligne, ont agi comme un projecteur braqué sur un phénomène beaucoup plus large : le cyberharcèlement et l’exploitation numérique des enfants au Sénégal.
Ces affaires ne sont pas des exceptions. Elles sont des révélateurs. Derrière elles se cache une violence silencieuse, quotidienne, qui se déploie loin des regards, dans les téléphones, les messageries privées et les réseaux sociaux. Un tour à Sacré cœur a permis de comprendre ces jeunes adolescents appréhendent cette question.
Une enfance connectée, une vulnérabilité accrue
A proximité du centre de Football Dakar sacré-cœur, Graciela une jeune fille de 20 ans, originaire du Centrafrique dont les parents installés au Sénégal depuis 15 ans, fait savoir qu’elle a failli être victime de cyberharcèlement : « Tout a commencé par un message sur Messenger (Facebook), un monsieur m’a contacté, il a dit qu’il voulait qu’on fasse connaissance. Comme j’étais très jeune et je voulais me faire des amis au Sénégal. Au début, on avait une discussion normale jusqu’au jour il a commencé à me faire des avances. Pire, il m’envoyait des vidéos pornographiques. Prise de peur, j’ai coupé tout lien avec lui ».

Dans les cours de récréation, la peur a changé de visage. Ce n’est plus seulement la violence physique qui inquiète, mais celle, invisible, qui arrive par notification. Pape Oumar DIOP, élève au Collège Sainte Bernadette sis à Sacré Cœur se souvient : « Mon compte a été piraté et la personne me demandait de l’argent. C’était un compte anonyme, je ne savais pas qui c’était. »
Pour sa camarade, Alexia, élève en 3ème dans le même établissement, le constat est plus sévère : « J’ai vu des victimes à qui on a demandé des nudes sans qu’elles comprennent les conséquences. Ensuite, on leur fait du chantage : tant que tu n’envoies pas d’argent, je publie tes photos. » Elle raconte le calvaire d’une amie obligée de voler ses propres parents pour payer ses maîtres chanteurs.
Cet audio est un reportage pour constater la situation.
Jamais les enfants n’ont été aussi connectés. Smartphones accessibles très tôt, accès quasi illimité aux réseaux sociaux, plateformes souvent utilisées sans contrôle parental réel : le numérique est devenu un prolongement naturel de leur quotidien. Mais cette immersion précoce se fait sans les outils nécessaires pour en comprendre les dangers. Dans la majorité des cas, les victimes se taisent. La peur de la honte et du regard des autres agit comme un verrou.
Quand le numérique fragilise l’école
Du côté des parents, le sentiment d’insécurité est omniprésent. « En tant que parent, on ne se sent plus en sécurité », confie Fat Bintou Diouf. Et de renchérir : «Nos enfants passent trop de temps sur les téléphones. Il y a énormément de contenus néfastes, de méchanceté, et personne n’est à l’abri. ». À l’école, les enseignants constatent les effets directs du numérique sur le comportement et les apprentissages. M. Abdallah, professeur de SVT, alerte : « L’enfant peut être victime, mais il peut aussi s’exposer lui-même à travers des challenges ou sa manière de s’habiller. Il existe un effet de masse qui tire parfois vers l’échec. »

La connexion tardive est un autre signal inquiétant. « Beaucoup d’enfants restent connectés jusqu’à deux heures du matin », poursuit-il. Et d’ajouter : « Le lendemain, ils sont incapables de se concentrer en classe. » Pour M. Diallo, professeur de français au lycée Blaise Diagne de Dakar, l’impact va bien au-delà du harcèlement. « Sur le plan scolaire, ces outils pourraient aider les élèves à se perfectionner, mais malheureusement, c’est souvent le contraire que nous constatons. »
Il pointe un phénomène préoccupant : « Les réseaux sociaux sont utilisés pour tricher lors des évaluations. La tricherie est en train de devenir une règle. Si nous n’y prenons pas garde, ce pays risque de manquer de cadres et d’intellectuels. » Certains enseignants parlent même de « diplômes sans compétences », obtenus au prix d’un affaiblissement de l’effort et de la rigueur.
Un piège bien rodé
Le cyberharcèlement repose sur des mécanismes précis. Le cyber juriste Assane Sy explique : « On commence par créer un lien de confiance. Ensuite, l’enfant est manipulé, puis menacé. Une fois qu’un contenu intime est obtenu, le chantage s’installe. »
Sur le plan juridique, il rappelle que les sanctions existent. « La loi sénégalaise réprime la pornographie infantile et l’exploitation sexuelle en ligne avec des peines allant jusqu’à 10 ans de prison et des amendes pouvant atteindre 100 millions de francs CFA. » Mais il nuance : « Il n’existe pas de texte spécifique dédié uniquement à la protection des enfants en ligne. Le cadre est général, peu lisible pour les familles.

Pour l’UNICEF, la réponse ne peut être uniquement répressive. « Nous menons un plaidoyer pour la mise en place d’un Plan d’action national de protection des enfants en ligne », explique Yaka Demba Tine, agent de protection de l’enfance. L’organisation appuie l’État à travers le programme « Safe Online », axé sur la prévention, la prise en charge des victimes et le renforcement des capacités des familles.
Les chiffres sont parlants : « Un enfant sur trois a déjà été exposé à des contenus sexuels non sollicités, et les filles sont deux fois plus victimes de harcèlement », souligne-t-il. Des mécanismes de signalement existent, comme le numéro vert 116. « Mais encore faut-il que les enfants parlent, et que les adultes les croient », insiste-t-elle.
Dans un rapport sur la protection des enfants en ligne au Sénégal, publié en novembre 2025, l’UNICEF, en collaboration avec le Gouvernement du Sénégal et les acteurs de la société civile, établit une situation de référence destinée à mesurer les résultats de l’initiative « Safe Online ». L’étude se penche sur la lutte contre les violences faites aux enfants dans l’espace numérique, en analysant à la fois la compréhension des enjeux par les différents acteurs, les capacités des services et organisations à apporter des réponses adaptées, ainsi que le niveau de connaissance et de sensibilisation des enfants, des parents et des communautés.
Cette vidéo explicative présente les grands axes dudit rapport.
Pour les spécialistes, le cyberharcèlement n’est pas un simple dérèglement du numérique. Il révèle une fragilité collective. « On peut verrouiller sa maison à double tour, mais le monde extérieur peut y entrer à travers la connexion internet », résume M. Diallo, professeur de français. Les affaires récemment médiatisées ont permis de briser un tabou. Mais elles ne sont que la partie visible d’un phénomène beaucoup plus profond.
Derrière les écrans, des milliers d’enfants vivent des violences invisibles, enfermés dans le silence. Dans un pays où le numérique progresse plus vite que l’éducation à son usage, la question n’est plus de savoir si le cyberharcèlement existe. Dans un pays où le numérique progresse plus vite que l’éducation à son usage, la question n’est plus de savoir si le cyberharcèlement existe. Mais comment faire en sorte qu’il ne détruise plus des vies de jeunes hyperconnectés.
Cheikh Tidiane NDIAYE


