Diagnostiquée d’un cancer du sein à 24 ans, Stéphanie Damiba, aujourd’hui âgée de 29 ans, a traversé les traitements tout en poursuivant ses études de médecine. En 2025, elle a soutenu sa thèse. Un parcours où la foi, la rigueur scientifique et une volonté sans bruit ont tenu lieu de boussole.
Le cancer du sein n’était pas inscrit dans son programme universitaire. D’ailleurs, aucun amphithéâtre ne se prépare à une telle épreuve. En 2019, alors qu’elle disséquait des organes, mémorisait des protocoles et apprenait à soigner les autres, Stéphanie Damiba est brutalement devenue son propre cas clinique. « J’ai reçu mon premier diagnostic de cancer du sein à 24 ans », dit-elle, le regard porté vers des souvenirs lointains. Diagnostic posé, pronostic suspendu.
Ainsi, elle n’a pas appris la médecine debout, blouse impeccable et certitudes bien rangées. Stéphanie Damiba l’a apprise couchée, perfusion au bras, corps éprouvé. Et pourtant, la voici, à seulement 29 ans, franchissant l’ultime étape de son parcours : elle soutient brillamment sa thèse de doctorat en médecine. Une preuve scientifique à l’appui que le corps peut vaciller sans que l’esprit abdique.
Pourtant, encore étudiante, elle recevait un diagnostic que personne ne voulait croire : un cancer du sein. Trop jeune, disait-on. Elle, elle savait. « Je crois que j’ai un cancer du sein », dit-elle d’une voix calme à un médecin qui refuse d’y croire. Trop tôt pour une jeune femme. Trop improbable.
L’échographie ne montre rien au début. Alors, elle continue sa vie. Étudiante en sixième année de médecine, en pleine période de Covid-19, stages perturbés, fatigue banalisée. En médecine, on apprend très tôt à ignorer son propre corps. Stéphanie le paiera cher.
Huit mois plus tard, les signes s’imposent. Un autre regard médical s’inquiète. On évoque un sénologue. Ils sont rares au Sénégal. Elle traîne encore jusqu’à décembre 2020. Cette fois, les examens s’enchaînent. Janvier 2021 : cancer du sein. C’est clair désormais. Comme l’eau de roche.
La médecine change brutalement de camp. Chez les jeunes femmes, la maladie est plus agressive. Il faut aller vite. Très vite. Chimiothérapies. Effets secondaires violents. Douleurs. Fatigue extrême.
Mais, Stéphanie refuse de suspendre ses études. « Je faisais ce que je pouvais : aller aux examens », renchérit-elle. Résilience ? « Même pendant les séances de chimiothérapie, on l’accompagnait à l’hôpital avec nos cours pour l’aider à réviser. Et malgré tout, elle gardait toujours le sourire et une énergie qui forçait l’admiration », témoigne Dr Julie Borges, une amie.
La Covid-19 joue paradoxalement en sa faveur : cours en ligne, stages réduits. Elle force. Elle tient. « Je n’ai pas laissé tomber », confie Stéphanie.
La force de la foi
Pourquoi ? Elle hésite, puis sourit : « Je suis le rayon de soleil de ma famille. Si j’avais flanché, tout allait s’effondrer ». Aînée d’une fratrie de trois enfants, Stéphanie est née d’un père ingénieur en télécommunications et d’une mère ancienne hôtesse de l’air.
Ses parents voulaient une pause. Pour le bien de leur fille. Stéphanie, elle, refuse. Pas maintenant. Pas après tout ce chemin parcouru. Son père, Erick Damiba, le dira plus tard : « C’est elle qui nous soutenait. On aurait dû être ceux qui l’aident, mais c’était l’inverse. Sa ténacité nous donnait de la force ».
Dr Julie Borges corrobore : « Un seul mot résume Stéphanie : positivité ». Sa mère, Philomène Siga Faye, parle d’un choc absolu. « Quand on annonce à un parent que son enfant a un cancer, c’est comme si le ciel lui tombait dessus. Mais, Stéphanie était zen. Elle n’a pas manifesté sa douleur. Moi, je l’imaginais. Sa force est devenue la nôtre », témoigne la native de Mbodiène d’une voix douce et calme.
Le rôle des amis a également été déterminant tout au long du combat. « Je me souviens qu’au début de son traitement, je l’ai accompagnée à sa première séance de chimiothérapie. Il y avait trois amis présents. À la deuxième séance, ses amis ne voulaient plus que j’y assiste. Désormais, elle y allait avec eux », se souvient sa mère avec gratitude.
Il y a aussi la foi. Stéphanie ne la brandit pas ; elle la pose. « Je suis chrétienne catholique. Ma foi m’a portée. Je me suis dit que cette épreuve était un enseignement ». Donc, pas une punition, mais un passage, une formation parallèle.
L’étudiante apprend la médecine autrement : depuis la salle d’attente, depuis la chambre de soins, depuis l’angoisse des patients sous chimiothérapie. Les années suivantes ne sont pas linéaires. Il y a des complications. Des rechutes. Une partie des traitements se fait au Sénégal, l’essentiel en France.
« Il n’y avait pas les ressources nécessaires au Sénégal pour le stade de ma maladie », explique-t-elle. Les nouveaux traitements fonctionnent. Le suivi se poursuit à l’étranger. Stéphanie avance lentement, méthodiquement, sans discours héroïque.
Sa thèse arrive plus tard que prévu : en 2025, deux ans de retard. Mais, le sujet est tout sauf anodin : « La qualité de vie des patients sous chimiothérapie, à propos de 35 cas à la clinique de l’Amitié de Dakar ».
« C’est un choix de sujet que mon Professeur m’a proposé et qui m’a beaucoup intéressée parce qu’on ne parle pas souvent de la qualité de vie des patients sous chimiothérapie en Afrique », souligne-t-elle. Stéphanie poursuit : « Une étude avait été menée, il y a quelques années, sur ce sujet, mais c’est la seule que nous connaissons au Sénégal. J’ai voulu apporter ma pierre à l’édifice, apporter plus de lumière, car les patients atteints de cancer sous chimiothérapie vivent des choses très compliquées ».
La thèse bien maîtrisée
Stéphanie sait de quoi elle parle. Elle a vécu ce qu’elle mesure. Fille d’un père burkinabè et d’une mère sénégalaise, elle encaisse sans s’effondrer, comme on apprend très tôt à tenir quand on est l’aînée : en silence, avec responsabilité.
Là où certains auraient mis leur vie en pause, elle transforme la maladie en terrain d’apprentissage. Côté études, Stéphanie a suivi tout son parcours scolaire à Dakar, de l’école primaire Sainte-Bernadette au lycée Sacré-Cœur où elle décroche son baccalauréat en 2014, avant de rejoindre l’École de médecine Saint Christopher.
À Dieuppeul, dans le salon familial ordonné comme une pensée structurée, cheveux courts, sans bijou ni bracelet, le teint noir de la jeune femme irradie une joie calme, contrastant avec son sourire immaculé. Stéphanie est de ceux qui ont compris que survivre est déjà une forme de victoire.
Ici, la résistance n’est ni héroïque ni spectaculaire. Elle est méthodique. Humaine. Durable. Sa mère insiste : « le cancer fait peur parce qu’on y voit la mort. Nous aussi, nous y avons pensé. Mais, le moral a beaucoup soutenu Stéphanie. Le mental compte autant que les traitements. La foi était aussi là », révèle Mme Damiba.
À son avis, il faut aussi que « nos dirigeants pensent aux citoyens ». « Quand ils sont malades, ils vont se faire soigner à l’étranger. Nous avons eu cette chance, mais il existe des soins que nos politiques pourraient mettre en place ici. Il suffirait d’une véritable volonté », plaide-t-elle.
Stéphanie, elle, ne crie pas. Elle parle aux jeunes malades avec douceur : « Il y a toujours une lumière au bout du tunnel. Même malade, on peut continuer de rêver. Faire une pause, ce n’est pas renoncer, mais avancer malgré tout ».
Aujourd’hui, elle est médecin. Mais, pas comme les autres. Stéphanie sait ce que signifie attendre un résultat. Elle sait ce que cela veut dire avoir peur. Elle sait ce que coûte le mot « patience ».
Elle soignera désormais avec un savoir, mais aussi avec une mémoire. Et c’est, peut-être là, la vraie singularité de son parcours : avoir appris la médecine là où elle fait le plus mal, du côté de ceux qui espèrent.
Oui, demain, Stéphanie exercera. Stéphanie écoutera. Stéphanie soignera. Et sans doute, face à une patiente inquiète, elle saura certainement trouver les mots justes, ceux qui ne s’apprennent dans aucun manuel.
Parce qu’elle connaît la maladie. Parce qu’elle connaît la peur. Parce qu’elle sait, désormais, que l’on peut tomber très bas sans jamais renoncer à se relever.
Elle en est la preuve : soutenir sa thèse malgré le cancer et la mention « Très honorable » avec félicitations du jury comme résultat.
Félicitations, Stéphanie.
Par Adama NDIAYE


