Depuis peu, l’appel du muezzin résonne à nouveau à Sibut, en Centrafrique. Le calme est revenu après une guerre civile qui avait poussé de nombreux musulmans à l’exil, permettant leur retour progressif dans la ville.
Dans sa petite boutique d’alimentation, Idriss Elder échange avec ses clients, range ses produits et compte sa recette. Des gestes ordinaires qu’il avait arrêté de faire après sa fuite, en 2014.
« Comme il n’y avait plus d’entente, mieux valait fuir pour se réfugier ailleurs », raconte le commerçant musulman, de retour d’exil au Tchad.
Autrefois symbole du vivre-ensemble en Centrafrique, pays d’Afrique centrale d’environ 5,5 millions d’habitants majoritairement chrétiens, Sibut porte encore les cicatrices des violences qui ont déchiré le pays il y a plus de 10 ans.
Située sur un axe majeur reliant Bangui, la capitale, aux villes du nord et de l’est du pays, cette ville-carrefour de près de 40.000 habitants était connue pour ses marchés et pour l’harmonie qui y régnait entre chrétiens et musulmans.
« Besoin de paix » –
Cet équilibre a volé en éclats avec la guerre civile. La prise du pouvoir par les Séléka, alliance rebelle à dominante musulmane, en 2013, après le renversement de l’ex-président François Bozizé, a poussé la Centrafrique dans le chaos avec une contre-offensive des milices anti-Balaka, majoritairement chrétiennes.
Les violences entre groupes armés et les affrontements intercommunautaires ont poussé une grande partie de la population musulmane à l’exil.
Dans le quartier Adramane où vivent les musulmans de Sibut, les maisons et commerces ont été détruits ou abandonnés. La mosquée centrale a été pillée et détruite en 2014.
12 ans plus tard, la reprise progressive du territoire par l’armée centrafricaine, appuyée par les paramilitaires russes du groupe Wagner et les Casques bleus de l’ONU, toujours présents dans la ville, a permis un retour de la sécurité dans la ville.
Et Adramane renaît doucement. Dans la mosquée centrale récemment reconstruite, les fidèles peuvent à nouveau se retrouver et prier ensemble à l’appel du muezzin.
« Ce que nous prêchons ici, c’est le vivre-ensemble, la cohésion sociale et la paix. Nous tous qui sommes revenus avons besoin de paix », explique à l’AFP l’imam de la mosquée, Saïd Goni, vêtu d’un boubou sombre.
Lui-même revenu d’exil, il tente de convaincre ceux qui vivent toujours loin de Sibut de rentrer. « Ceux qui ne veulent pas revenir se fient aux rumeurs et ils ont peur. Mais nous les rassurons régulièrement. Nous-mêmes sommes rentrés là où nous vivions avant, il n’y a plus rien de grave », assure-t-il.
« Je n’ai plus peur. Il y a la sécurité maintenant et tout est rentré dans l’ordre », abonde Idriss Elder, le commerçant.
Mais les traces des destructions restent visibles dans le quartier, qui peine à retrouver son visage et son animation commerçante d’avant la crise.
Maisons détruites –
« Ce quartier n’était pas comme ça avant. (…) Aujourd’hui, c’est à terre, le marché ne fonctionne même pas normalement, tout est bloqué », se souvient non sans nostalgie Avenir Bissafi, un chrétien qui s’affaire sous une tente en construction.
La communauté musulmane, qui comptait de nombreux commerçants, était au cœur du dynamisme économique de la ville.
Pour M. Bissafi, la reconstruction d’Adramane passe essentiellement par le retour de ses anciens habitants musulmans. « Nous, chrétiens, avons tout pardonné. Nous exigeons à nos frères musulmans de revenir », dit-il.
Selon Ousmane Chaïbou, président du Conseil islamique de Sibut, de nombreux natifs de la ville vivent toujours ailleurs en Centrafrique ou dans les pays voisins.
En 2020, l’ONU estime que près de 700.000 Centrafricains étaient déplacés dans le pays et 800.000 réfugiés dans les pays voisins, sur un total d’environ 5 millions d’habitants.
La peur n’est pas le seul obstacle au retour. Beaucoup n’ont plus rien à Sibut. « Le vrai problème, ce sont leurs maisons détruites. Jusqu’à aujourd’hui, ils n’ont pas de maison où habiter », souligne Ousmane Chaïbou.
Les autorités locales doivent accompagner cette dynamique de retour et consolider la cohésion sociale. Rodrigue Leya, secrétaire général de la région de Kaga, est venu pour cela échanger avec les fidèles à la mosquée centrale et parler de leurs conditions de vie.
« Après tout ce qu’on a connu comme crises, certains sont déjà revenus », se réjouit-il.
Comme ailleurs en Centrafrique, la stabilisation est fragile. Dans ce pays enclavé parmi les plus pauvres du monde, les richesses du sous-sol attirent les convoitises et les groupes armés qui y opèrent sont nombreux, notamment aux frontières avec le Soudan et la République démocratique du Congo (RDC).
AFP


