Chercheur en relations internationales, Thierno Souleymane Diop Niang revient dans cet entretien sur les ressorts de la géopolitique, une discipline qui aujourd’hui est au cœur des débats sur les plateaux de télévision et réseaux sociaux.
Depuis quelque temps, notamment avec les remous à l’international, il y a des mots en vogue. Des plateaux de télé les plus sérieux aux pages Tik Tok les plus farfelues, on parle ou prétend parler de géopolitique.Que doit-on vraiment entendre par ce mot ?
La géopolitique est un mot glamour, qui est utilisé, aujourd’hui, à tort ou à raison dans beaucoup de situations. L’erreur qu’il ne faut pas commettre, c’est de confondre géopolitique et actualités. En effet, l’analyse géopolitique permet d’appréhender les dynamiques de puissances qui émergent d’un territoire ou qui opposent des entités territoriales dans le dessein d’imposer une volonté politique, militaire ou économique.
En ce sens, il est important de mettre le curseur sur les piliers qui irriguent une analyse géopolitique, notamment l’identification des acteurs, leurs motivations et/ou intentions et, finalement, les alliances qui se lient et se délient au gré des intérêts à court, moyen et long terme. C’est donc une discipline extrêmement sérieuse, qui assure une lecture lucide et confère généralement aux États une lisibilité dans le temps et l’espace.
Quelle est votre appréciation de l’enseignement et de l’apprentissage de la géopolitique au Sénégal ? Est-ce quelque chose de développé ou le pays accuse-t-il, au contraire, un retard ?
L’intérêt pour la géopolitique s’accentue. Il convient toutefois de souligner une nuance essentielle : les relations internationales couvrent un champ plus vaste, englobant la politique étrangère et, par extension, la diplomatie. Mais, notre pays regorge de brillants spécialistes de la géopolitique dans les forces de défense et de sécurité, dans l’espace académique, relativement dans celui médiatique.
Toutefois, c’est une discipline qui exige une conciliation du temps et de l’espace. C’est un carrefour des disciplines sociales qu’il faut passer à la loupe ou comprendre afin de mesurer les potentialités des acteurs (principalement étatiques), ou leur doter d’outils de détermination du potentiel de puissance.
C’est donc fondamental, aujourd’hui, de concentrer beaucoup d’énergies et de lever des armées de matière grise dédiées à cette discipline, eu égard à la complexité du système international et de l’exigence de constituer une autonomie stratégique dans ce multilatéralisme flou.
À tort ou à raison, l’université et les universitaires sont accusés d’être coupés du reste de la société, allant jusqu’à se questionner de l’utilité de telle ou telle science. Sur la géopolitique, peut-on demander quelle est son utilité ?
La géopolitique ne peut pas être coupée de la société. D’abord, parce que son objet et son horizon d’actions, c’est la société ou l’espace. Les enjeux de pouvoir ou de puissance émanent des acteurs de la société humaine. Maintenant, il urge de rendre plus accessible, donc moins ésotérique, les enjeux de la géopolitique dans une période fortement stratégique et nécessitant forcément une carapace.
La géopolitique ne devrait pas être destinée à une compagnie d’initiés, mais rendue comestible pour les masses qui sont souvent associées, à leur insu, à des dynamiques de puissance.
Le mot géostratégie n’est jamais trop loin quand on parle de géopolitique. Qu’est-ce qui les lie ?
Cette interrogation est hyper intéressante. La géostratégie, qui renvoie à l’activité militaire, est le déploiement ou le prolongement de la réflexion géopolitique. C’est la matérialité des objectifs géopolitiques lorsque l’un des acteurs des relations internationales, notamment le diplomate, échoue.
Malheureusement, on sollicite un autre acteur : le militaire. Celui-ci, pour parler de façon triviale, réfléchit avant tout en termes de conquête ou de défense de territoire.
Quels sont, aujourd’hui, les principaux enjeux géopolitiques du Sénégal ?
Le Sénégal fait face à plusieurs enjeux géopolitiques. D’abord, sur le plan interne, avec la situation au sud qui doit être définitivement réglée pour assurer une véritable cohérence territoriale. Ensuite, garder le cap de la paix sociale, qui doit faire écho à un essor économique afin de mobiliser les énergies, surtout celle jeune, sur le chemin du développement.
Cela signifie travailler à libérer les potentiels dans des secteurs clé, tels que l’énergie, l’eau, l’innovation, etc., qui doivent construire notre autonomie stratégique, voire notre indépendance.
S’il y en a, quels sont les grands risques géopolitiques actuels pour le Sénégal ou dans les 5 à 10 prochaines années ?
Les grands risques qui menacent notre pays, c’est de loger la poussée extrémiste qui souhaite quitter le Sahel central et arriver vers les côtes. Donc, se glisser vers le Sénégal. Alors, c’est absolument crucial de garder notre îlot pacifique. Heureusement, nos Forces de défense et de sécurité sont alertes en ce sens, car la « sécurité précède le développement » disait le Pr cheikh Anta Diop.
Toutefois, le défi sécuritaire est, de nos jours, étendu dans un contexte asymétrique au territoire virtuel et nous sommes très en retard sur ce sentier qui nécessite de rebâtir les chantiers sur un modèle endogène, mais intégré aux pays de la région ouest-africaine.
Il ne faut pas passer sous silence les menaces climatiques avec la raréfaction des ressources et leur presque indisponibilité pour les populations ; ce qui exacerbe des tensions menaçant la paix sociale. C’est donc important d’investir dans le domaine des énergies et de trouver de nouveaux sillons inclusifs et soutenables.
Il existe tellement de risques et défis qui doivent mobiliser une réflexion stratégique lucide au service d’une géopolitique qui sert nos intérêts et ceux de notre région ouest-africaine pour des lendemains meilleurs. Et cela interpelle la jeunesse dans sa globalité.
Entretien réalisé par Moussa SECK

