Choisissez votre camp, car ça ne rigole plus sur la « Facebooksphère ». Ça tire à balles réelles depuis quelques semaines. Sur ce réseau social, deux générations s’affrontent à coups de piques, de punchlines et de photos improbables sur la page « Rétro et souvenirs du Sénégal ». Ce groupe d’interactions, qui compte plus de 600 000 abonnés, est devenu un véritable terrain de jeu intergénérationnel. Les « grands » et les « boys » s’affrontent dans un duel de publications où tous les coups sont permis. Même les neutres n’y échappent pas, tant les publications envahissent les fils d’actualité.
Aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux, les « boys » ne gobent plus les histoires souvent ubuesques que les « grands » leur racontaient à tout-va. Le doute méthodique a largement pris le dessus sur des faits qui ressemblaient davantage à des légendes sorties de nulle part. Les jeunes comptent bien prendre leur revanche, et ce en usant d’un outil beaucoup plus avancé que celui de leurs aînés pour les confronter : les réseaux sociaux. Mais au-delà d’amuser la galerie, ce duel a le mérite de déconstruire des informations, le plus souvent basées sur la tradition orale. Ces récits transmis par les anciens ou encore les griots sont rarement remis en question, car la parole de l’aîné est socialement sacralisée. Douter peut être perçu comme un manque de respect, voire une transgression des normes sociales.
Bien que ces histoires aient pu, dans le passé, permettre d’expliquer ce qui échappait à la compréhension et de protéger face à l’incertitude, elles ont aussi eu le mérite de participer fortement à l’éducation et à la transmission des valeurs. En effet, à travers ces récits étaient inculqués le respect de l’autorité, la crainte du sacré, mais aussi les limites à ne pas franchir. Ils servaient à discipliner, à prévenir les dangers et à maintenir un ordre social fondé sur des normes partagées. La parole sacrée des anciens circulait, telle une perfusion, à travers une batterie de proverbes intimant aux jeunes un ordre cognitif: en faire des facteurs de socialisation. Les explications reposaient souvent sur des suppositions métaphysiques
Cette facilité à croire des histoires transmis par les ainés ne tombent pas du ciel. Cela peut s’expliquer par ce que l’on appelle en psychologie le pouvoir de suggestion. Lorsqu’une croyance est transmise par une figure d’autorité, le cerveau tend à lui accorder une crédibilité accrue. Chez l’enfant notamment, l’esprit critique étant encore en construction, l’information répétée devient une vérité intériorisée. Plus un récit est entendu tôt et souvent, plus il s’inscrit durablement dans les schémas mentaux. C’est là qu’entre en jeu un autre aspect : le biais de confirmation. Une fois qu’une croyance est installée, le cerveau sélectionne inconsciemment les éléments qui la confirment et ignore ceux qui la contredisent. Un événement ambigu, une coïncidence ou un simple malaise peuvent ainsi être interprétés comme une « preuve » de l’existence de ce à quoi l’on croit. Ce mécanisme renforce la croyance au fil du temps, jusqu’à la rendre difficile à remettre en question.
Mais aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux, les « boys » ont de plus en plus tendance à vérifier des informations souvent incroyables en un clic. Et l’émergence de nouvelles formes de journalisme, comme le fact-checking ou vérification des faits apporte une autre dimension à ces récits. En effet, il a également le mérite de poser les bases d’une remise en question d’histoires souvent tirées par les cheveux, bien qu’elles soient fortement ancrées dans la mémoire sociale sénégalaise.
Arame NDIAYE

