Une Sénégalaise qui séjourne dans un hôtel à Abuja me racontait, il y a quelques jours, qu’il y était tombé 100 mm de pluie lundi dernier, avec des rafales de vent qui lui avaient fait craindre le pire. Peu après l’ondée, pas une seule flaque d’eau dans la ville.
« Pourquoi eux et pas nous ? », a-t-elle légitimement demandé. « Très bonne question », m’a rétorqué un autre ami à qui j’ai rapporté l’anecdote, celui-là, professeur d’histoire et de géographie à la retraite et ancien cadre du ministère de l’Urbanisme. « Le Sud du pays, explique le prof, la Casamance en l’occurrence, reçoit entre 1 .500 et 2 .000 mm par an. Mais dans ces régions, comme en Côte d’Ivoire, les sols sont très profonds et l’infiltration des eaux atténue fortement le ruissellement et l’érosion hydrique. Il s’y ajoute que nous avons tendance à paver toutes les rues pour faciliter le passage de nos véhicules et « moderniser » notre environnement immédiat.
Même si les pavés laissent passer l’eau, ils diminuent fortement l’infiltration et accélèrent le ruissellement. D’autre part, nous avons un modèle urbain occidental, celui de la ville européenne ou nord-américaine. Or, les cadres géographiques sont différents. La ville africaine est encore à réinventer. »La résilience d’Abuja, aux allures américaines, capitale administrative et politique du Nigeria, ville moderne de près de 5 millions d’habitants sur 1 .476 km², tient à son caractère novateur, qui remonte aux années 1980, avec des concepts architecturaux modernes, à la différence d’une cité d’héritage colonial comme Dakar. Pour le professeur de géographie et d’histoire, « le problème est que nous théorisons beaucoup en parlant de planification urbaine alors qu’il n’en est rien. Nous sommes dans « l’urbanisme de rattrapage », car nous n’avons pas les moyens de restructurer la ville dans son intégralité. L’anarchie qui règne dans l’organisation de l’espace social doit cesser. »
Tout est dit dans cette sentence ! Le problème de fond est essentiellement culturel, social et… politique. Comme l’apprécie un spécialiste des questions de développement sur le même sujet : « Tant que la problématique des inondations ne quittera pas les agendas des échéances de compétitions politiques, aucune solution ne sera trouvée. Il faut oser inscrire le redressement de l’aménagement actuel du territoire dans une perspective à long terme. La macrocéphalie du pays, avec la mégapole de Dakar (22 % de la population sur 0,8 % du territoire national), s’est mal construite durant les dernières décennies. Cette formation territoriale a été l’aboutissement de plusieurs désarticulations. Le démantèlement de l’économie rurale, le déséquilibre régional des infrastructures sociales de base, la désarticulation des politiques publiques par les diktats des institutions multilatérales (de Bretton Woods notamment), et j’en passe, ont produit les catastrophes que l’on connaît. »
Au Rwanda, explique un fonctionnaire international qui en est rentré récemment, « les communes sont soumises à des contrats de performance conclus avec le gouvernement, qui les obligent à rendre compte régulièrement de leurs résultats. Les maires peuvent être sanctionnés, voire perdre leur mandat, en cas de contre-performance. On ressent clairement l’autorité de l’État ainsi qu’une forte culture de redevabilité. »
Ici, au Sénégal, elles constituent une dimension non négligeable du problème, avec des pratiques peu orthodoxes. « La problématique est cependant plus large, de dimension culturelle. La solution, nécessairement globale, passe par l’éducation, qui exige du temps et de la discipline sous une autorité forte, sincèrement dévouée à l’exercice sans accommodement de sa responsabilité impérieuse », analyse un autre interlocuteur. « Dakar doit faire l’objet d’une grande restructuration urbaine ! À défaut, nous continuerons à engloutir des dizaines de milliards, juste pour gérer des inondations, sans jamais nous attaquer aux causes profondes. Des zones entières devront être déplacées et recasées hors de Dakar », estime, sans détours, un spécialiste du développement local.
Problématique complexe, en effet, que celle de la résolution des difficultés de l’urbanisme au Sénégal, mais le cas du Rwanda donne des raisons d’espérer. Même si le contexte politico-culturel est très différent, voilà un pays qui était, il y a 30 ans, au degré zéro de l’émergence ! La discipline (qui suppose la sanction aussi lorsqu’elle est nécessaire) et une gouvernance politique forte, sans doute, ont été déterminantes.
Les Sénégalais sont-ils prêts à payer le prix nécessaire pour s’affranchir de la furie des eaux ? La culture du compromis et l’incivisme ne vont pas avec la discipline — dont les pays occidentaux et asiatiques sont des adeptes — et son corollaire qu’est la sanction, qui ont permis ailleurs d’obtenir des résultats probants…
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