C’était une dame de Rufisque, près de la mer, mais elle a mené une vie sans faire de vagues. Pape Niang, crooner non-voyant, avait vu l’affaire avant tout le monde. Il a dit, de vive voix, « Adja Khar Mbaye, ce que tu chantes sonne bien, ce que tu déclames nous plaît. Adja Khar Mbaye, on t’aime ».
Dans un silence sidérant des milieux culturels, la mort de la diva de Rufisque est passée presque inaperçue, alors qu’elle sonnait comme un au revoir marquant la fin d’une époque. Le silence relatif qui a accompagné son départ n’est, à bien y réfléchir, peut-être pas une trahison, mais le symptôme d’une époque qui a parfois du mal à écouter les nuances.
Son art n’était pas fait pour le bruit éphémère des réseaux sociaux, mais pour la résonance longue de la mémoire collective, à l’image de sa voix de contralto qui nous a fait vibrer. Un timbre grave, tantôt mélodieux, jamais neutre. Une voix qui a porté l’âme d’une Nation.
Samedi dernier, la grande cantatrice Khar Mbaye Madiaga, de son vrai nom Fatou Mbaye, s’est éteinte à l’âge de 93 ans. Avec elle, c’est un chapitre flamboyant de la culture sénégalaise qui se referme, mais elle laisse derrière elle un héritage artistique indélébile, gravé dans le marbre de la mémoire collective.
Des arènes de lutte à la scène de Sorano, ses mélopées ont bercé notre vécu. Elle était vertueuse dans le plaisir, capable, au détour d’une envolée, de lancer un clin d’œil complice. La dame savait chanter. Elle savait aussi parler, saisir les contextes, galvaniser un compétiteur, faire des allusions, recommander à la jeune fille nubile ce qu’il convenait de faire la nuit de noces, critiquer les puissants, glisser un mot salace. Bref, une artiste entière.
Les gens ont la mémoire courte. Vers la fin des années 90, Khar Mbaye Madiaga avait laissé entendre que les gens au pouvoir étaient sans âme et que, s’ils avaient eu devant eux les géniteurs de cette jeunesse sans repères, ils les auraient pris en pitié. Cette jeunesse dont elle n’a jamais cessé d’évoquer les tourments.
Une autre fois, elle était au stade alors que d’illustres lutteurs devaient s’affronter. Avec un mouchoir de tête qu’elle laissait flotter au vent, le micro collé à ses cordes vocales, entourée de sa troupe, Dakar et les médias lui appartenaient. Il ne faut pas oublier comment elle a exploré toutes nos turpitudes dans son répertoire.
Au lutteur qui tressaillait devant l’adversaire, elle savait fouetter l’orgueil machiste en lui rappelant que « si c’était affaire d’homme, on n’en parlerait plus ». Aux gens au chapelet facile, au bonnet ostentatoire, au pas pressé vers le chemin de la mosquée, elle rappelait des vérités simples. À travers ses chants, Khar Mbaye Madiaga promouvait les bonnes valeurs, l’ancrage culturel et une certaine idée de nos terroirs.
Khar Mbaye Madiaga, c’est une certaine idée du Sénégal. Il est vrai qu’à l’époque Sorano, c’était l’ensemble lyrique, de grandes dames, un temps empesé, où rien ne valait que de dire du bien et, bien sûr, flatter de grands noms pour mieux leur soutirer quelques sous.
La vieille Rufisquoise est partie avec beaucoup d’honneurs. En témoignent des paroles inattendues venues de figures que l’on croyait seulement académiques. Captées dans des revues de presse, on entend l’historien Mamadou Diouf ou le psychologue Serigne Mbaye tracer les contours d’une œuvre immense.
Le Professeur Diouf, ayant grandi dans le même quartier de Fass, à Rufisque Nord, revenait sur des titres mythiques de la cantatrice comme « Aya bimbang » ou « Kaaro Yalla », véritables pierres angulaires d’un répertoire riche et varié. La voix de Khar Mbaye Madiaga était à la fois martiale et apaisante.
Mais, derrière ses trémolos, il y avait du non-dit, des allusions, des références. C’était là tout son génie, celui du sous-entendu à la sénégalaise, où la parole devient arme fine, bouclier et miroir. Elle maîtrisait ce langage codé, cette grammaire de l’implicite que seuls les cœurs attentifs et les consciences éveillées décryptaient pleinement.
Elle n’élevait pas la voix, elle suggérait. Elle ne frappait pas, elle éclairait, par un trait d’esprit ou une image poétique, les travers de son temps. Son propos pimenté va nous manquer.
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