Sur la pelouse de Rabat le 18 janvier, le Sénégal avait gagné. Devant un Jury d’appel le 17 mars, on lui a repris sa couronne. Le 8 octobre, à Lausanne, les Lions ont rouvert la finale de la Can 2025 avec d’autres armes : des textes, des faits, des principes.L’enjeu dépasse le trophée : la validité d’un résultat acquis sur le terrain, la portée des Lois du jeu, les limites du pouvoir disciplinaire de la Caf. Devant le Tribunal arbitral du sport (Tas), la Fédération sénégalaise de football (Fsf) plaide pour une lecture rigoureuse des textes.
Dans cette affaire, tout tient à une affaire d’interprétation en réalité. Pour le Jury d’appel et le Maroc, le retrait des joueurs lors de la finale suffit à caractériser le forfait. Pour Dakar, une interruption n’est pas un abandon : les joueurs sont revenus, le jeu a repris, l’arbitre a mené la rencontre à son terme. Son rapport, qui décrit une interruption suivie d’une reprise, verrouille la chronologie et jouit d’ordinaire d’une forte présomption de véracité.
Le terrain procédural est favorable au Sénégal. En vertu de l’article R57 de son Code, le Tas dispose d’un plein pouvoir d’examen, tant en fait qu’en droit : il peut réexaminer l’ensemble du dossier et substituer sa propre décision à celle de la Caf. Un levier juridique important pour la partie sénégalaise.
Première cible de la Fsf : la composition du Jury d’appel de la Caf. La Fédération sénégalaise conteste la régularité de sa formation, estimant que l’indépendance et l’impartialité de ses membres sont essentielles à la garantie d’un procès équitable. Sur les neuf membres de l’organe, seuls cinq ont participé à la délibération, dont Moez Nasri, président de la Fédération tunisienne de football et membre de l’Unaf, comme le Maroc. Le 29 mars 2025, le président de la CAF, Patrice Motsepe, a reconnu publiquement cette bourde en déclarant que Moez Nasri « n’aurait pas dû être là ». Pour la Fsf, si la participation de ce dernier était jugée irrégulière, son éventuelle exclusion pourrait remettre en cause le quorum requis et, par conséquent, la validité de la décision. Cet argument de procédure constitue ainsi un axe majeur du recours sénégalais devant le Tribunal arbitral du sport (Tas).
Deuxième cible : la base légale. Une sanction doit reposer sur un texte clair et prévisible : c’est le principe de légalité. Les dispositions répressives s’interprètent strictement et le doute profite au sanctionné. Si les articles 82 et 84 visent le refus de jouer ou l’abandon définitif, peut-on les étendre à une sortie de quelques minutes suivie d’une reprise complète ? Dakar répondra que non : on ne punit pas par analogie.
Les Lois du jeu de l’Ifab confortent cette lecture. La loi 5 fait de l’arbitre le maître de la rencontre : il gère les arrêts, décide des reprises et peut, s’il l’estime nécessaire, abandonner le match. Il ne l’a pas fait. Sanctionner une faute et effacer un score ne relèvent pas de la même logique.
Troisième cible : la cohérence. Les comportements avaient déjà été sanctionnés en première instance; punir à nouveau les mêmes faits, en aggravant la peine, interroge au regard du principe ne bis in idem. La Caf avait en outre laissé le résultat intact avant de le modifier via un Jury d’appel irrégulièrement constitué : un revirement qui heurte la bonne foi et la sécurité juridique de ses compétitions. Et c’est à elle, non au Sénégal, de prouver l’infraction qui fonde le forfait.
Reste la proportionnalité, pilier de la jurisprudence du Tas. Huit semaines après la finale, la Caf a choisi la mesure la plus radicale : transformer une défaite marocaine sur le terrain en victoire sur tapis vert (3-0). Pourtant, le Maroc a tiré son penalty et joué la finale jusqu’au bout. Où est le préjudice sportif qui justifierait pareille peine ? Le jury d’appel de la Caf invoque le règlement de la Can, la gravité de l’abandon et la nécessité de dissuader. Des arguments qu’il faudra confronter aux textes et aux Lois du jeu.
Pour porter son dossier, la Fsf a réuni un collectif de poids : l’Espagnol Juan de Dios Crespo Pérez, surnommé le « champion du Tas » ; Me Seydou Diagne, coordonnateur ; le bâtonnier de Dakar, Me Aly Fall ; Me Serge Vittoz ; le Tunisien Me Hamouda Bouazza ; et Me Pierre-Olivier Sur, ancien bâtonnier de Paris.
Si le Tas donne raison au Sénégal dans quelques jours voire quelques semaines, il ne se contentera pas de lui restituer un trophée : il réaffirmera qu’un résultat sportif se décide sur la pelouse, au terme du match, et non dans un prétoire, plusieurs semaines plus tard. Au-delà du titre, c’est la crédibilité des compétitions et la confiance des supporters qui sont en jeu.
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