« Des études menées, il y a un an, montrent que tous les cas de dépigmentation recensés [au Sénégal] ont fait un cancer cutané et les victimes sont décédées ». Cette déclaration (lien archivé ici) a été tenue par la Pr Pauline Diousse Ngom, spécialiste en dermatologie et en vénérologie à l’université de Thiès, lors d’une communication au Congrès international de la Société sénégalaise de dermatologie tenu du 7 au 9 mai 2025 à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Ses propos ont été relayés par plusieurs médias sénégalais dont Le Soleil.
AFFIRMATION VERDICT
« Des études menées, il y a un an, montrent que tous les cas de dépigmentation recensés [au Sénégal] ont fait un cancer cutané et les victimes sont décédées ». Pr Pauline Diousse Ngom, spécialiste en dermatologie et en vénérologie à l’université de Thiès. Non prouvé.
A ce jour, il n’existe aucune étude scientifique qui confirme une relation systématique entre dépigmentation, cancer cutané et décès au Sénégal. Les propos du Pr Ngom résultent d’une généralisation des anciens propos, sans preuve, de la présidente de l’AIIDA, Pr Fatimata Ly évoquant une mortalité de 100% des patients enregistrés à l’hôpital et atteints de cancers cutanés liés à la dépigmentation.
La dépigmentation cosmétique volontaire, une pratique répandue au Sénégal est régulièrement pointée du doigt pour ses effets nocifs sur la santé de la peau. Plusieurs prises de parole de spécialistes en dermatologie, relayées par les médias et sur les réseaux sociaux, ont alerté sur les risques de cancers cutanés associés à cette pratique. Alors qu’elle animait une conférence à la troisième édition du Congrès international de la Société sénégalaise de dermatologie tenue du 7 au 9 mai 2025 à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, le Pr Pauline Diousse Ngom, spécialiste en dermatologie et en vénérologie à l’université de Thiès, a déclaré que des études menées, il y a un an, ont montré que tous les cas de dépigmentation recensés [au Sénégal] ont fait un cancer cutané et les victimes sont décédées.
Existe-t-il vraiment une étude au Sénégal soutenant que tous les cas de dépigmentation recensés au Sénégal ont conduit à des cancers mortels ? Le Soleil a vérifié.
Qu’est-ce que la dépigmentation ?
La Dépigmentation Volontaire est définie comme l’ensemble des procédés visant à obtenir un éclaircissement volontaire de la peau naturelle par l’utilisation de produits dépigmentants à visée cosmétique. Encore appelés « Xhessal », « Leeral » au Sénégal, «Tcha-tcho» au Mali, ils sont très répandus chez les femmes et se composent de plusieurs produits ou composants éclaircissants, notamment les corticoïdes, les hydroquinones et d’autres dérivés mercuriels. Les complications locales sont entre autres les dermatophyties, la gale, l’acné, les pyodermites et dermo-hypodermites bactériennes, l’ochronose exogène, les vergetures, une insuffisance surrénalienne lors de sevrage brutal des dermocorticoïdes ainsi que le développement d’une hypertension artérielle.
Cancer cutané, qu’est-ce que c’est ?
Le cancer englobe un vaste groupe de maladies qui peuvent apparaître dans presque tous les organes ou tissus du corps, lorsque des cellules anormales se développent de manière incontrôlée et se répandent au-delà de leurs limites habituelles », précise l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Selon toujours l’OMS, le cancer cutané ou cancer de la peau fait référence à un groupe de cancers qui se développent au niveau des couches supérieures de la peau. Il en existe de deux types : les carcinomes cutanés représentant 90% des cancers cutanés et les mélanomes qui sont des tumeurs malignes du système pigmentaire qui se développent à partir des mélanocytes, c’est-à-dire des cellules qui fabriquent la mélanine responsable de la pigmentation de la peau humaine.
En 2020, plus de 1,5 million de cas de cancers de la peau ont été diagnostiqués et plus de 120.000 décès associés ont été signalés dans le monde.
Les preuves de l’auteure
Le Soleil a contacté le Pr Pauline Diousse Ngom qui a confirmé être l’auteure de la déclaration. Interrogée sur la source de sa déclaration, elle a indiqué l’avoir tirée d’un recensement effectué dans le cadre d’une étude qui a été menée sur le sujet et qui concerne le département de Dakar. Sans toutefois apporter de preuves, l’auteure a attribué l’étude au Pr Fatimata Ly, elle aussi dermatologue.
Jointe à son tour par le journal, le Pr Fatimata Ly, par ailleurs présidente de l’Association Internationale d’Information sur la Dépigmentation Artificielle (AIIDA), a déclaré ne pas avoir connaissance de telles conclusions d’une étude sur la dépigmentation au Sénégal. Elle a toutefois déclaré qu’une étude portant sur la dépigmentation et le cancer est en cours et les résultats, non encore disponibles à ce jour, ne permettent pas de confirmer ou non les déclarations du Pr Pauline Diousse Ngom selon laquelle tous les cas de dépigmentation recensés [au Sénégal] ont conduit à des cancers cutanés mortels.
Une ancienne déclaration du Pr Fatimata LY généralisée
En poursuivant les recherches, la rédaction de Le Soleil a pu retrouver d’anciennes déclarations de Fatimata Ly, présidente de l’AIIDA, alertant sur les “risques de cancers cutanés associés à la dépigmentation cosmétique volontaire”. Dans un reportage publié dans sa parution N°6158 du 13 avril 2024, le quotidien sénégalais L’Obs a rapporté des propos de Fatimata Ly, évoquant la mortalité liée au cancer cutané au Sénégal. «J’ai alerté sur les risques de cancers cutanés associés à la dépigmentation cosmétique volontaire, en plus des complications classiques que l’on connaissait depuis longtemps. Concernant les cancers cutanés, il y’a une mortalité de près de 100% depuis décembre (2023) dernier ». Ces mêmes propos ont également été relayés le même jour sur les réseaux sociaux et des médias nationaux comme Seneweb.com.
Invitée le 16 avril 2024 dans l’émission Infos Matin de la télévision sénégalaise TFM (Télé Futurs Médias), soit 3 jours plus tard, le Professeur Fatimata Ly a maintenu sa déclaration, soulignant ainsi que « tous les patients souffrant de cancers cutanés dus à la dépigmentation et admis dans les structures hospitalières depuis décembre sont décédés ».
Même si le Pr Pauline Diousse Ngom affirme se référer aux déclarations de sa collègue Fatimata Ly, une différence apparaît entre les propos des deux expertes. Le Pr Fatimata Ly évoque uniquement une mortalité de 100% de « tous les patients souffrant de cancers cutanés dus à la dépigmentation et admis dans les structures hospitalières depuis décembre ». À l’inverse, le Pr Pauline Diousse Ngom étend cette affirmation à l’ensemble des « cas de dépigmentation recensés [au Sénégal] », qu’elle présente comme ayant tous évolué vers un cancer cutané ayant entraîné le décès des personnes concernées.
Des chiffres alarmants mais sans preuve
Même si la dermatologue Pauline Diousse Ngom s’est référée aux déclarations de la présidente de l’Association internationale d’information sur la dépigmentation artificielle (AIIDA), Fatimata Ly, celles-ci manquent de sources. Dans ces différentes interventions, dans les médias mentionnés plus haut, la présidente de l’AIIDA, ne précise nulle part les structures hospitalières sénégalaises dans lesquelles « 100% » des victimes de cancers cutanés dus à la dépigmentation sont décédés.
Relancée sur l’origine de ses données, Fatimata Ly n’a plus donné suite à la requête de la rédaction du journal en ligne Le Soleil avant la publication de cet article.
Le quotidien en ligne Le Soleil a ainsi contacté l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) et le ministère sénégalais de la Santé qui ont tous indiqué qu’il n’existe pas à ce jour d’étude spécifique ou de données officielles produites au Sénégal évoquant un rapport avec la dépigmentation et le cancer cutané.
Pour le dermatologue et vénérologue Ibrahima Ndiaye, sollicité par Le Soleil, les chiffres avancés sur un supposé taux de 100 % de cancers cutanés mortels chez les personnes dépigmentées sont exagérés. « Parler de 100 %, c’est très exagéré. Les chiffres avancés ne collent pas avec la réalité scientifique », a-t-il affirmé, tout en évoquant l’existence d’études exploratoires sur un possible lien entre hydroquinone et certains cancers cutanés. Cependant, poursuit Ibrahima Ndiaye, peu de publications scientifiques disponibles à ce jour ne fournissent de preuves établissant un enchaînement systématique entre dépigmentation, cancer cutané et décès. Selon lui, Les dangers avérés de la dépigmentation concernent surtout les infections, le vieillissement cutané précoce, les complications métaboliques, les réactions allergiques graves, mais pas une mortalité systématique par cancer.
Voici une reformulation du texte adoptant un ton impersonnel et formel, avec une structure plus rigoureuse et un langage neutre.
Une méta-analyse sur la dépigmentation, publiée en 2019 dans l’International Journal of Dermatology, révèle que sur les 68 études, publiées entre 1972 et 2017, dont 40 portent sur l’Afrique et 08 sur au Sénégal, la prévalence du blanchiment de la peau en Afrique est de 27,1%. Aucun taux de prévalence spécifique pour le Sénégal n’est toutefois mentionné.
Verdict
Les déclarations de la dermatologue Pauline Diousse Ngom selon lesquelles “des études menées, il y a un an, montrent que tous les cas de dépigmentation recensés [au Sénégal] ont fait un cancer cutané et les victimes sont décédées” sont non prouvées. Elles résultent d’une généralisation des propos, sans preuve, de la présidente de l’AIIDA, Pr Fatimata Ly évoquant mortalité de 100% des patients atteints de cancers cutanés liés à la dépigmentation. À ce jour, il n’existe aucune étude scientifique qui confirme une relation systématique entre dépigmentation, cancer cutané et décès au Sénégal.
Recherche de preuves
● Trouver l’étude dont parle le Pr pauline Diousse
● Quelle est la méthodologie de l’étude ?
● Taille de l’échantillon ?
● Période couverte ?
● Critères de dépigmentation ?
● Confirmation des cas de cancer par diagnostic médical ?
● Où a-t-elle été menée précisément l’étude, sur quelle durée (département de Dakar uniquement ?) ?
● Est-elle publiée et validée par des pairs ?
● Est-elle représentative de l’ensemble du pays ou seulement d’un sous-groupe à haut risque ?
● Solliciter les statistiques du Ministère de la Santé du Sénégal ou du *Centre national de lutte contre le cancer.
● Rechercher des rapports OMS ou d’organisations locales de dermatologues (comme la Société Sénégalaise de Dermatologie)
● Quelle est l’ampleur de la dépigmentation en Afrique ? Tous les cancers de la peau surviennent-il après une dépigmentation ?Quelle est l’ampleur des cancers de la peau en Afrique ?
● Question à Dr Fatima Ly, dermatologue Après contact de l’auteur des propos, on pourrait être amené à reformuler le sujet ainsi:
● Au Sénégal, en particulier à Dakar, existe-t-il des preuves scientifiques que tous les cas de dépigmentation ont conduit à un cancer cutané mortel ?
● Recueillir l’avis d’autres dermatologues sénégalais (non liés à l’étude), épidémiologistes
● Vérifier s’il existe un consensus médical sur le lien dépigmentation → cancer cutané → décès systématique.
L’équipe de Fact-checking du Soleil


