La fête de l’Aïd al-Fitr ou Korité arrive à grands pas. Le compte à rebours semble égrener des minutes d’angoisse pour certains chefs de famille, coincés dans le couloir des besoins faussement imprescriptibles pour fêter dignement. Habits neufs, poulets à gogo plus qu’on ne peut en consommer, ça donne forcément des cheveux blancs au pauvre « gorgorlou » qui se débrouille pour exister dans une société très attachée au paraître.
La Tabaski, n’en parlons pas. Le mouton, qui n’est pourtant pas une obligation pour celui qui n’en a pas les moyens, réussit quand même à donner des coups de corne dans notre poche avant sa mise à mort. Quitte à s’endetter ou à casser sa tirelire. Elle est bien sénégalaise, cette propension à dépenser plus qu’on ne peut lors des grands évènements religieux ou cérémonies familiales tels que les baptêmes, mariages… Ou bien à flamber l’épargne de plusieurs années en moins de 24 heures. L’essentiel, c’est d’honorer et de bien tenir son rang dont on a été éjecté depuis belle lurette par les vicissitudes de la pauvreté. L’ivresse de la fête une fois passée, le guichet automatique de banque d’une journée revient à la dure réalité : il a dépensé de façon déraisonnable le fruit de plusieurs mois ou années de labeur.
Que dire du jeune qui vient de dénicher difficilement un travail ? À peine le premier salaire perçu, il se fait un devoir de gravir les échelons sociaux en s’adjugeant un nouveau standing de vie. Et bonjour les prêts bancaires pour afficher au vu et au su de tous un changement de statut (appartement huppé, voiture flambant neuf…). Les découverts bancaires prennent rapidement le relais pour ne pas perdre le marathon du prestige. Et voilà notre Sénégalais pris dans un cycle d’endettement à vie. Ce comportement laisse perplexe quand on analyse bien les mécanismes et astuces pour se donner les moyens de s’extirper de la pauvreté. Prenons l’exemple des tontines, ce système d’épargne collective tournante a fini de démontrer les capacités d’épargne de la gent féminine en particulier. Des femmes ont réussi dans les affaires grâce à des investissements judicieux rendus possibles par un capital provenant des tontines.
Par contre, d’autres moins avisées engloutissent leur mise dans des dépenses de prestige. C’est le labeur de toute une année qui part ainsi en fumée. On aura donc épargné pour gaspiller. Ce paradoxe bien sénégalais nous maintient dans une vulnérabilité socioéconomique que nous avons du mal à expliquer. Les plus superstitieux, comparant les montants brassés et le peu de réalisations à leur actif, en arriveront à la conclusion suivante : « khaliss bou barkéloul » (de l’argent maudit en quelque sorte). Et on est surpris que le gagne-petit d’hier, sou après sou, parvient à se faire une place au soleil.
D’ailleurs, à la base de la plupart des fortunes de ce pays, on remarquera toujours qu’elles ont comme dénominateur commun la détestation du gaspillage. L’argent appelle l’argent, disait le chanteur Pamelo Mounk’A. Ces fortunes ont su se relever après chaque faux pas, croyant ferme en leur étoile et se disant qu’au bout de leur peine, il y a la réussite. Cette force sommeille en chacun de nous pourtant, mais il nous manque juste la patience et la détermination à garder le cap indiqué par la boussole pour atteindre notre objectif. Les plus pressés seront tentés par les raccourcis à l’issue tragique, comme nous le rappelle la fin malheureuse des adeptes du trafic de drogue, de l’escroquerie, du faux monnayage… malick.ciss@lesoleil.sn