Certaines images disent plus que des traités. Des supporters marocains chantant la qualification du Sénégal à la Coupe du monde, dans des stades marocains, sans calcul ni arrière-pensée.
Une clameur simple, presque candide. Elle dit l’essentiel. Entre Rabat et Dakar, entre Fès et Tivaouane, le lien ne relève pas seulement de la diplomatie ou des communiqués officiels. Il s’enracine dans une histoire longue, patiente, charnelle, faite de voyages, de prières, de commerces et de voisinages.La relation entre le Sénégal et le Maroc n’est pas une mode géopolitique. C’est une vieille amitié qui a traversé les siècles en changeant de visage sans jamais perdre son âme. Bien avant les indépendances, bien avant les conventions et les sommets, des hommes circulaient déjà entre l’extrême Maghreb et l’Afrique noire. Commerçants, savants, pèlerins, artisans. Ils portaient avec eux des savoirs, des tissus, des livres, des rites, des gestes du quotidien. Ils ont tissé une familiarité silencieuse, plus solide que bien des alliances proclamées.
L’islam, dans sa version soufie et malékite, a servi de langue commune. La Tidjaniyya a tracé un axe spirituel entre Fès et le Sénégal, un axe encore vivant. Chaque année, des Sénégalais se recueillent sur le mausolée de Cheikh Ahmed Tidjani. Ce pèlerinage n’est pas un folklore. Il est une mémoire en mouvement. Une preuve que la foi peut aussi être une passerelle culturelle et sociale.
Au Sénégal, la présence marocaine ne date pas d’hier. Dès le dix-neuvième siècle, des familles venues de Fès, de Marrakech, de Rabat ou de Meknès s’installent à Saint-Louis puis à Dakar. Elles investissent le commerce, l’artisanat, puis plus tard l’industrie, la médecine, la finance. Elles s’installent durablement, se métissent parfois, adoptent les codes locaux sans renoncer aux leurs. Aujourd’hui, qu’ils soient dix mille sur les registres ou davantage dans la réalité vécue, les Marocains du Sénégal forment une communauté discrète mais structurante, parfaitement insérée dans le tissu économique et social.
Cette intégration n’est pas un miracle. Elle repose sur un socle juridique et politique rare en Afrique. La convention d’établissement signée dans les années soixante a créé un espace de circulation et de droits presque unique. Pas de visas, liberté d’installation, égalité fiscale. Un Marocain au Sénégal et un Sénégalais au Maroc ne sont pas tout à fait des étrangers. Cette audace juridique, célébrée soixante ans plus tard, a produit des effets très concrets. Elle a permis des parcours professionnels croisés, des familles transnationales, des destins imbriqués.
Mais, réduire la relation sénégalo marocaine à la seule fraternité affichée serait une facilité. Toute histoire partagée est aussi une histoire retravaillée par la mémoire. On choisit ce que l’on raconte et ce que l’on tait. Les récits de fraternité oublient parfois les aspérités du passé, les hiérarchies, les tensions, les malentendus. Cette sélection mémorielle n’annule pas le lien, elle le recompose. Elle fabrique un imaginaire commun, celui du pays frère, qui fonctionne comme une ressource politique, économique et symbolique.
Ce lien vit aujourd’hui à travers des usages multiples. Diplomatie, commerce, finance, religion, culture, sport. Il se vit aussi par le bas, dans les foyers de savoirs discrets où se coproduisent des pratiques hybrides. Une djellaba adaptée aux goûts sénégalais. Un tapis marocain devenu familier dans un salon dakarois. Un livre religieux imprimé à Fès pour un public de Touba ou de Kaolack. Ces objets modestes racontent une mondialisation à hauteur d’homme, loin des slogans.
Dans un monde obsédé par les murs et les frontières, l’axe Sénégal – Maroc rappelle qu’une autre histoire est possible. Une histoire faite de circulations, d’appropriations réciproques, de confiance patiente. Elle n’est ni naïve ni parfaite. Elle est simplement réelle. Et peut-être est-ce pour cela qu’elle résiste au temps, aux crises et aux modes.
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