La précarité économique, les menaces et les restrictions à la liberté de la presse fragilisent le journalisme sur le continent africain. Dans un rapport portant sur 1 586 journalistes issus de 45 pays, la Fédération des journalistes africains (FAJ) alerte sur la dégradation des conditions de travail et la progression de l’autocensure.
La pauvreté, l’insécurité et la censure plongent le journalisme africain dans une crise profonde. C’est le constat dressé par la Fédération des journalistes africains (FAJ) dans son premier rapport continental intitulé « Le journalisme assiégé : conditions de travail épouvantables et déclin de la liberté de la presse en Afrique », exploité par nos confrères de l’APS.
Réalisée auprès de 1 586 journalistes dans 45 pays couvrant les cinq régions du continent, avec l’appui du Programme multi-donateurs de l’UNESCO sur la liberté d’expression et la sécurité des journalistes, cette étude met en évidence les difficultés économiques, professionnelles et sécuritaires auxquelles sont confrontés les acteurs des médias.
« Les conclusions de ce rapport mettent en lumière une profession en crise profonde. On attend des journalistes qu’ils informent le public alors qu’ils luttent pour survivre », a déclaré Omar Faruk Osman, président de la FAJ, dans un communiqué transmis à l’APS.
Les difficultés financières constituent l’une des principales préoccupations. Selon le rapport, 61 % des journalistes interrogés affirment que leurs revenus ne leur permettent pas de couvrir leurs besoins essentiels. Seuls 4 % estiment que leur rémunération suffit à prendre en charge leurs dépenses de base.
À cette précarité s’ajoutent des conditions d’emploi souvent instables. Cinquante-huit pour cent des personnes interrogées déclarent subir des retards de paiement de leur salaire, tandis que 62 % travaillent sans contrat écrit et 71 % ne bénéficient d’aucune protection sociale. Les pigistes représentent 29 % de l’échantillon, auxquels s’ajoutent 18 % de collaborateurs et de correspondants indépendants.
Pour le président de la FAJ, ces difficultés économiques et professionnelles compromettent directement l’exercice du métier. « Lorsque les journalistes ne peuvent pas gagner leur vie, travailler en toute sécurité ou rendre compte librement, la liberté de la presse n’existe que sur le papier », a-t-il souligné.
L’autocensure gagne du terrain
Au-delà des difficultés économiques, les journalistes africains font face à des menaces susceptibles de limiter leur liberté éditoriale. Selon l’enquête, 65 % des répondants ont subi des menaces ou des actes d’intimidation liés à leur travail au cours des trois dernières années. Seuls 17 % déclarent se sentir toujours en sécurité dans l’exercice de leur profession, contre 55 % qui se sentent rarement ou jamais en sécurité.
Le rapport indique également qu’au moins 18 journalistes et professionnels des médias ont été tués en Afrique en 2025 en raison de leur activité professionnelle.
Ces pressions ont des répercussions sur le traitement de l’information. Ainsi, 84 % des journalistes interrogés déclarent pratiquer fréquemment ou occasionnellement l’autocensure. De même, 69 % affirment avoir renoncé à traiter certains sujets en raison de menaces.
L’ingérence politique arrive en tête des menaces les plus graves pour la liberté de la presse, citée par 29 % des répondants. Elle est suivie de la violence contre les journalistes (22 %) et des lois restrictives (18 %).
Les violations rapportées illustrent l’ampleur des obstacles rencontrés : 68 % des personnes interrogées signalent des ingérences politiques, 61 % des difficultés d’accès à l’information, 57 % des actes de censure et 49 % des formes d’intimidation judiciaire. Les coupures d’Internet affectant le travail journalistique concernent, quant à elles, 23 % des répondants.
Au total, seuls 6 % des journalistes interrogés considèrent que la liberté de la presse est « très libre » dans leur pays, tandis que 65 % la jugent restreinte ou fortement restreinte.
Les risques numériques et le mal-être professionnel
Les menaces s’étendent également à l’environnement numérique. Trente-six pour cent des journalistes interrogés déclarent avoir subi du harcèlement en ligne lié à leur activité, 26 % font état de surveillance numérique, 24 % d’abus sexuels en ligne et 21 % de tentatives de piratage. Malgré ces risques, 63 % indiquent n’avoir bénéficié d’aucune formation en matière de sécurité numérique.
Les femmes journalistes sont particulièrement exposées. Selon 76 % des répondants, elles font face à des risques supplémentaires, notamment le harcèlement sexuel, les violences en ligne fondées sur le genre, les inégalités salariales, la discrimination professionnelle et l’exclusion des postes à responsabilité.
Le rapport met aussi en évidence les conséquences de ces conditions de travail sur la santé mentale et la pérennité de la profession. L’insécurité financière constitue la principale source de stress, citée par 38 % des répondants, devant la peur des agressions (24 %). Par ailleurs, 72 % déclarent que leur employeur ne propose aucun soutien en matière de santé mentale ou d’accompagnement psychologique. Quarante-quatre pour cent signalent un épuisement professionnel fréquent, tandis que 47 % ont déjà envisagé de quitter le journalisme.
Plus de la moitié des personnes interrogées, soit 53 %, sont âgées de 18 à 34 ans. Pour la FAJ, le départ de ces jeunes professionnels pourrait fragiliser davantage le journalisme d’investigation, le contrôle de l’action publique et l’accès des citoyens à une information fiable.
Face à cette situation, l’organisation appelle les gouvernements, les employeurs des médias et les institutions concernées à prendre des mesures urgentes. Elle préconise notamment des rémunérations équitables, la formalisation des contrats de travail, l’accès à la protection sociale et la garantie de conditions de travail sûres.
Le rapport recommande également des enquêtes rapides sur les agressions contre les journalistes, la lutte contre l’impunité, la réforme des lois utilisées pour intimider les professionnels des médias et le renforcement des mécanismes de protection. Il insiste enfin sur la nécessité de préserver l’indépendance éditoriale, de promouvoir le dialogue social et de mettre en place des dispositifs spécifiques de protection des femmes journalistes.


