Par M. Khadiyatoulah Fall, professeur émérite
Le message du président Bassirou Diomaye Faye à la jeunesse, associant ouverture aux technologies et préservation de l’humain, appelle une discussion sur ses implications. Une telle orientation engage les compétences à acquérir, mais aussi les choix économiques et sociaux qui permettront aux jeunes de les exercer. C’est cette responsabilité collective qu’il importe d’examiner.
Nous parlons volontiers des métiers de demain comme s’ils nous attendaient quelque part, déjà dessinés par la technologie. Il suffirait de les identifier, puis d’y préparer les jeunes. Cette représentation oublie une question décisive : qui donne un avenir à un métier ?
Une profession prend de l’importance parce qu’une société investit, organise des services, reconnaît une compétence et rémunère son exercice. L’avenir du travail procède aussi de ces choix. Au Sénégal, réfléchir aux métiers de demain revient donc à examiner les priorités du développement et la place que la génération qui vient pourra y occuper.
Le piège des fascinations technologiques
L’intelligence artificielle exerce aujourd’hui une fascination compréhensible. Elle transforme nos manières de chercher, d’écrire, de calculer et de produire. Mais elle tend aussi à imposer ses propres images du futur. À force de regarder l’avenir depuis les technologies qui impressionnent, nous risquons de moins le penser depuis les réalités qui nous obligent. Une société peut se tromper sur son avenir en confondant la puissance d’un outil avec la pertinence d’une priorité.
Pour le Sénégal, cette vigilance est essentielle. La modernité doit pouvoir se lire dans une eau accessible, une alimentation mieux conservée, une construction sûre, un équipement entretenu, un soin disponible et un apprentissage réussi. Ces résultats supposent des savoirs exigeants. Ils demandent une organisation capable de les mobiliser.
Beaucoup de métiers appelés à porter notre avenir existent déjà. Leur potentiel reste à développer.
Le technicien qui maintient une pompe en état contribue à la continuité d’un service vital.
Le professionnel du froid protège la valeur d’une récolte.
L’enseignante qui surmonte un obstacle de compréhension élargit les possibilités d’un enfant.
L’électromécanicien qui prévient une panne rend une activité productive plus fiable.
Ces métiers relient la connaissance à un résultat dont d’autres dépendent. Cette relation devrait guider nos choix de formation et notre manière d’apprécier leur valeur. Leur avenir se construit par l’approfondissement des compétences, l’amélioration des pratiques et la reconnaissance de leur contribution.
La maintenance, dimension stratégique de la souveraineté
La maintenance révèle, à cet égard, un enjeu profond. L’acquisition d’un équipement est visible ; son entretien l’est beaucoup moins. Nous célébrons volontiers ce qui commence. Nous accordons moins d’attention au travail qui permet de continuer. Pourtant, une infrastructure ouvre des possibilités que seule une prise en charge durable peut conserver.
La capacité d’un pays à maintenir ce qu’il construit est une dimension de sa souveraineté. Elle protège ses investissements, réduit les interruptions et renforce la maîtrise des services dont dépend sa population. Former aux métiers de l’entretien, de la réparation et de la prévention des défaillances relève ainsi d’un choix stratégique.
Les professions de demain se dessinent aussi dans ces fonctions sans lesquelles nos ambitions resteront fragiles.
Du besoin social à la réalité économique
Une difficulté doit toutefois être nommée : le besoin et l’emploi appartiennent à deux ordres différents.
Une population peut manquer de soins pendant que des professionnels qualifiés cherchent du travail. Des équipements peuvent se dégrader alors que des jeunes formés à leur entretien restent sans activité. Le besoin existe ; sa conversion en travail rémunéré exige une décision, un financement et une organisation.Un besoin social devient un avenir professionnel lorsque des institutions lui donnent une réalité économique.
Cette distinction engage directement la responsabilité des décideurs. Elle permet aussi de mieux apprécier les appels adressés aux jeunes. Leur demander d’entreprendre, d’innover et de prendre des initiatives oblige à examiner les conditions dans lesquelles ils pourront le faire. Une production doit rencontrer des acheteurs. Une compétence doit trouver des possibilités d’exercice. Une initiative doit pouvoir accéder à des équipements, à un accompagnement et à des ressources.
L’effort individuel prend sa portée dans cet environnement. Lorsque celui-ci fait défaut, le discours sur l’initiative risque de transformer une difficulté collective en insuffisance personnelle. Le jeune sans activité devient alors celui qui n’aurait pas assez osé, assez cherché ou assez inventé. Une telle lecture dispense trop facilement d’examiner les obstacles économiques et institutionnels.
La même exigence vaut pour la formation. Une filière doit pouvoir justifier les perspectives qu’elle annonce. Son intitulé peut séduire ; sa valeur dépend des compétences réellement acquises et des possibilités de les exercer. Le prestige d’un domaine ne constitue pas une politique d’insertion.
Remettre la responsabilité humaine au cœur du travail
L’intelligence artificielle peut enrichir ces activités. Encore faut-il savoir apprécier ce qu’elle fournit. Un diagnostic technique suppose la connaissance d’une installation ; une proposition pédagogique, celle des élèves ; une recommandation agricole, celle des sols et des conditions locales. La compétence permet de décider quand l’outil aide, quand il égare et ce qu’il laisse hors de son champ.
La préservation de l’humain prend ici une portée professionnelle précise. Elle concerne la responsabilité de celui qui agit :
Vérifier avant de conclure ;
Anticiper les effets de son intervention ;
Prendre soin de ceux qui en dépendent.
Ces exigences appartiennent au métier. Elles doivent être enseignées, exercées et reconnues.
Cette reconnaissance doit également devenir matérielle. Une société ne peut durablement célébrer l’utilité d’une profession tout en laissant ceux qui l’exercent dans la précarité. Les jeunes et leurs familles entendent les discours ; ils observent surtout les rémunérations, les protections et les possibilités de progression. Une profession aura un avenir si elle permet à ses professionnels d’en avoir un.
La formation de la jeunesse engage donc une politique de la valeur : ce que nous jugeons nécessaire, ce que nous acceptons de soutenir et le travail que nous choisissons de rémunérer. Elle appelle une cohérence entre l’éducation, les activités productives, les services publics et les besoins des territoires.
Nous ne découvrirons pas les métiers de demain dans un catalogue universel. Nous leur donnerons une place par nos décisions. L’avenir professionnel de la jeunesse se prépare déjà dans les budgets, les investissements et les formes de reconnaissance d’aujourd’hui. Un pays révèle ce qu’il prépare pour ses jeunes par les travaux auxquels il donne les moyens d’exister et de durer.


