La finale de la Coupe d’Afrique des nations disputée au Maroc entre le Maroc et le Sénégal, remportée par le Sénégal, dépasse largement le cadre d’un événement sportif. Elle constitue un analyseur privilégié des dynamiques contemporaines du football africain : intensification des affects collectifs, montée des polémiques, fragilités institutionnelles, mais aussi maturité organisationnelle, diplomatie sportive et projection internationale. À la suite de Marcel Mauss, la CAN 2025 peut être appréhendée comme un fait social total, mobilisant simultanément le corps sportif, l’émotion collective, les infrastructures, les récits nationaux, les institutions et l’économie médiatique globale.
Le Maroc hôte : infrastructures, hospitalité et crédibilité internationale
Il faut d’abord le souligner sans ambiguïté : le Maroc a offert à l’Afrique une CAN d’un très haut niveau organisationnel, infrastructurel et touristique. Modernisation des stades, qualité des réseaux de transport, capacité hôtelière, maîtrise sécuritaire et hospitalité ont contribué à créer un environnement conforme aux standards internationaux les plus exigeants. Cette réussite n’est pas simplement logistique ; elle est profondément symbolique. Elle atteste de la capacité du pays hôte à inscrire le football africain dans une économie mondiale du sport fondée sur la crédibilité, la confiance et la prévisibilité organisationnelle.
La CAN 2025 a ainsi fonctionné comme une répétition générale grandeur nature en vue de la Coupe du monde 2030, que le Maroc coorganisera avec l’Espagne et le Portugal. À travers cette compétition, c’est une certaine idée de l’Afrique organisatrice — fiable, compétente et ambitieuse — qui s’est donnée à voir sur la scène internationale. Mais cette réussite infrastructurelle et logistique, si décisive soit-elle, ne constitue qu’une condition de possibilité du succès de la compétition. Elle ne dit pas encore comment l’événement est habité, ressenti et approprié par les sociétés qu’il mobilise.
Car une grande compétition sportive ne se joue pas seulement dans la qualité de ses équipements ou de son hospitalité. Elle se joue tout autant dans l’intensité des émotions qu’elle suscite, dans la manière dont ces émotions circulent, se synchronisent et se transforment en récits collectifs. C’est à ce niveau que la CAN quitte le registre de l’organisation pour entrer pleinement dans celui du rituel social.
Rituel, effervescence et fragilité de l’unité nationale
Dans la perspective d’Émile Durkheim, la finale agit comme un rituel d’effervescence collective maximale : un moment de condensation émotionnelle où l’appartenance nationale se densifie et où les clivages ordinaires — sociaux, politiques, générationnels — sont provisoirement suspendus. Le stade, prolongé par les écrans, les plateaux télévisés et les réseaux sociaux, devient une scène de communion profane où se synchronisent chants, gestes, silences et explosions de joie. L’espace d’un instant, la nation se perçoit comme un corps unifié.
Avec Benedict Anderson, cette expérience correspond à la fabrication d’une communauté imaginée en temps réel, à l’échelle nationale, continentale et diasporique. Mais cette communauté contemporaine, façonnée par la vitesse numérique, est structurellement plus fragile que celle de l’ère de la presse écrite. L’effervescence y est plus intense, mais aussi plus exposée à la fragmentation, à la surinterprétation et à la concurrence immédiate des récits.
C’est dans cette fragilité que se joue le basculement possible de l’unité vers la vulnérabilité émotionnelle.
De l’effervescence au soupçon : polémiques, désinformation et crise de la croyance
Les controverses arbitrales et les accusations visant la FIFA et la Confédération africaine de football ont révélé une faille centrale : la fragilisation de la croyance collective dans l’impartialité minimale de la règle. Or, comme l’a montré Norbert Elias, le sport moderne ne pacifie que s’il transforme l’affrontement en conflit réglé. Lorsque la règle devient suspecte, l’effervescence cesse d’unifier et se convertit en soupçon.
Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène. Images décontextualisées, décisions isolées et récits émotionnels circulent plus vite que les explications institutionnelles. La désinformation n’est pas seulement exogène ; elle est souvent le produit interne d’une surcharge affective collective cherchant à donner un sens immédiat à une intensité vécue comme excessive.
Le discours présidentiel : l’État comme stabilisateur du sens
C’est dans ce contexte de fragilisation interprétative que le discours du Président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, prend une portée sociologique décisive. Loin d’un message protocolaire ou purement célébratif, son intervention a opéré comme un acte de recentrage symbolique. Par un lexique de dignité, de responsabilité et de retenue, par une posture d’apaisement plutôt que de surenchère, le chef de l’État a contribué à réordonner le récit national.
Sociologiquement, ce moment est crucial : la nation, dispersée dans la multiplicité des récits numériques, s’est retrouvée narratrice d’elle-même, capable de se dire autrement que par la polémique. L’État a ici exercé l’une de ses fonctions symboliques majeures : stabiliser le sens lorsque l’intensité émotionnelle menace de le dissoudre.
Une tradition sénégalaise de la parole présidentielle comme geste de cohésion
Cette capacité de la parole présidentielle à ressouder la nation dans les moments d’émotion sportive — victoires comme défaites — ne relève pas de la contingence. Elle s’inscrit dans une tradition sénégalaise de souveraineté symbolique, patiemment construite dans le temps long de l’État.
Des victoires historiques de la CAN aux finales perdues, les Présidents du Sénégal ont régulièrement su transformer l’émotion sportive en moment de cohésion nationale. Sous Abdou Diouf, la parole présidentielle s’est distinguée par sa retenue et sa dignité dans l’épreuve. Sous Abdoulaye Wade, elle a pris une tonalité plus mobilisatrice, inscrivant le sport dans un récit d’ambition et de fierté nationale. Sous Macky Sall, elle a cherché à conjuguer reconnaissance populaire, stabilité institutionnelle et projection internationale.
Cette continuité trouve sa matrice chez Léopold Sédar Senghor, pour qui la parole politique n’était jamais simple communication, mais acte de civilisation. En instituant très tôt un rapport exigeant entre langage, nation et dignité, Senghor a posé les fondements d’un État où le symbolique est une responsabilité. Les présidents qui lui ont succédé, chacun à leur manière, ont prolongé cette grammaire du pouvoir, y compris dans le rapport au sport.
Le discours du Président Diomaye Faye s’inscrit clairement dans cette continuité.
Sadio Mané : souveraineté symbolique depuis le terrain
Cette stabilisation institutionnelle trouve un écho direct dans l’attitude de Sadio Mané, dont la portée symbolique tient à la localisation précise de son geste. Celui-ci s’est d’abord situé sur le terrain, au cœur même du jeu. En restant engagé, en contribuant à convaincre de reprendre le match lorsque la tension pouvait le rompre, Mané a exercé une fonction de rappel à l’ordre rituel interne. Il a rappelé, par le corps et la parole brève, que la victoire ne pouvait advenir que dans la continuité du jeu et le respect du cadre commun.
Ce geste est sociologiquement décisif : il intervient avant la fracture. Là où l’institution arbitrale pouvait apparaître fragilisée, un acteur central du jeu a assumé une fonction temporaire de médiation symbolique, non pas contre la règle, mais pour la rendre à nouveau opérante.
Après le coup de sifflet final, cette posture s’est prolongée dans la joie, mais aussi dans un refus de l’ostension. Sadio Mané n’a ni nié l’émotion ni effacé la fierté nationale ; il a refusé la mise en scène excessive de la domination. Cette retenue n’est pas austérité : elle est mise en forme de la joie, capacité à habiter l’extase sans la transformer en humiliation symbolique de l’autre.
Du terrain à la nation, de la nation à l’État : une souveraineté symbolique distribuée
La CAN 2025 a ainsi mis en lumière une souveraineté symbolique à trois niveaux :
– le terrain, où le rituel doit rester un affrontement réglé ;
– la nation, où l’effervescence doit pouvoir s’exprimer sans se fragmenter en récits antagonistes ;
– l’État, où la parole institutionnelle doit stabiliser le sens sans étouffer l’émotion.
C’est dans l’alignement — ou le désalignement — de ces trois niveaux que se joue désormais la qualité pacificatrice du football africain.
Diplomatie sportive et responsabilité politique
Cette souveraineté symbolique s’inscrit aussi dans un cadre diplomatique plus large. La concertation entre le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko et son homologue marocain Aziz Akhannouch rappelle la profondeur des liens historiques, économiques et politiques entre le Sénégal et le Maroc. Ces relations imposent de contenir et de transcender les dérives émotionnelles conjoncturelles afin que le football demeure un levier de reconnaissance mutuelle et non un espace de dégradation symbolique.
Conclusion : le défi majeur — gouverner la responsabilité symbolique
La CAN 2025 n’a pas seulement confirmé la maturité sportive et organisationnelle du football africain. Elle a révélé un défi plus décisif encore : la gouvernance de la responsabilité symbolique dans un espace sportif devenu hyperémotionnel, hypermédiatisé et politiquement signifiant.
Désormais, le football africain ne peut plus se contenter d’être performant. Il doit être symboliquement gouvernable. Cela suppose un alignement exigeant entre le terrain, la nation et l’État. Lorsque cet alignement fonctionne, la victoire devient un bien commun. Lorsqu’il se rompt, l’émotion se transforme en soupçon, la célébration en polémique et le sport en facteur de division.
Le véritable enjeu pour l’avenir n’est donc ni seulement technique ni uniquement institutionnel. Il est symbolique et politique au sens noble : apprendre à gagner sans fracturer, à célébrer sans dominer, à émouvoir sans désunir.
À ce prix seulement, la grandeur sportive pourra devenir grandeur civique, et la CAN, au-delà du trophée, un espace durable de cohésion, de dignité et de projection collective.
Par Khadiyatoulah Fall
Professeur chercheur émérite
Université du Québec à Chicoutimi (Canada)


