Depuis plus de deux décennies, la région de Dakar souffre de façon récurrente des inondations cycliques, avec des dommages évalués à des dizaines de milliards (35,5 milliards de FCFA pour le seul épisode de 2009) et des problèmes de santé publique (prolifération de maladies hydriques comme le choléra et le paludisme causées par la stagnation des eaux de pluie). Malgré la réponse politique, structurée autour du déclenchement des plans ORSEC (2005, 2009, 2012, 2019, 2020, 2021 et 2022), la problématique des inondations, avec son lot de dégâts, persiste et garde la même intensité. Ce qui soulève le débat sur la pertinence et l’efficacité des mesures jusque-là proposées par les pouvoirs publics.
Dans la recherche de solution, une analyse des inondations, intégrant les paramètres sociaux et spatiaux, devient une approche scientifique pertinente. Les inondations de Dakar ne sont pas une simple fatalité hydro-climatique, mais plutôt le produit d’un système urbain dysfonctionnel, qui se résume à une spatialisation sauvage du social (projection spontanée, inégalitaire et non planifiée des rapports sociaux avec l’espace) combinée à une socialisation sauvage de l’espace (résultat d’une anthropisation brutale et dérégulée du milieu : imperméabilisation, obstruction des exutoires, déchets et eaux usées dans les réseaux, etc.).
« Spatialisation sauvage du social » : quand la pauvreté est assignée aux zones à risque
Le peuplement des bas-fonds n’est pas un hasard topographique, mais une sélection sociale guidée par une forte spéculation foncière (marché foncier informel et absence de logements abordables). Les mouvements de sites de regroupement des populations de Dakar vers les zones de Dagoudane et Pikine ont été déjà décrits par Vernière depuis 1973. Le « retour à la normale de l’humide » a permis de constater les conséquences du « dérapage initial » de l’urbanisation des banlieues dans les Niayes asséchées. D’autres références comme l’Evaluation post-catastrophe de la Banque mondiale (2010) soutiennent que « entre 1988 et 2008, 40 % des nouvelles installations à Dakar ont eu lieu dans des zones humides ». Il s’en est suivi une accumulation de la précarité de l’habitat, avec des déficits de mobilité et une exposition élevée au risque d’inondation (Cissé, 2022). Par ailleurs, le Plan Jaxaay, en accélérant la périurbanisation par le recasement de 3000 ménages à Keur Massar, dans des quartiers eux-mêmes exposés aux inondations, a paradoxalement accru la vulnérabilité des relogés. Enfin, une cartographie fine du recouvrement entre pauvreté (indice d’habitat), prix du mètre carré selon les zones d’habitation (spéculation foncière et susceptibilité hydrologique) permettront de prouver statistiquement l’assignation spatiale des plus vulnérables aux zones les plus basses, les plus menacées.
« Socialisation sauvage de l’espace » : imperméabiliser, remblayer, obstruer
Un processus symétrique est enclenché par les formes perverses d’occupation et d’exploitation du milieu, au point d’aliéner son mode de fonctionnement naturel. Sur les sols sableux de la région, le ruissellement naturel était négligeable. Toutefois, il est maintenant constaté que l’importance des écoulements augmente proportionnellement au rythme de l’urbanisation, car l’imperméabilisation des sols liée aux constructions et aux voiries réduit l’infiltration et accroît le ruissellement. Pour exemple, « l’urbanisation s’est fortement intensifiée dans le département de Keur Massar, passant de 10 à 60 % entre 1983 et 2020 » (Sagna, Descroix et Sow, 2024). Cette imperméabilisation massive des sols a provoqué, en retour, une multiplication par six des débits d’eau ruisselée. A cela s’ajoute la perturbation du système naturel de drainage du bassin de la Grande Niaye de Pikine, où les mares naturelles ont été comblées, les chenaux d’écoulement fragmentés et le lit majeur occupé par des installations humaines.
D’où la nécessité de recourir à une modélisation topologique du drainage à fine résolution aux fins de restituer les microtopographies et les écoulements résiduels devenus invisibles sur le terrain (Diémé et al., 2022). La socialisation sauvage de l’espace se matérialise, sur le terrain, à travers des remblais individuels hétérogènes (qui déplacent l’eau chez le voisin), des dépôts de déchets solides et des eaux usées domestiques qui obstruent les canaux d’évacuation et les bassins. Ainsi, l’aléa des inondations à Dakar est coproduit : il résulte à la fois des pluies et des transformations urbaines. Pour une meilleure compréhension du phénomène, les perspectives d’études devront porter sur la quantification par bassin versant de la relation entre le coefficient de ruissellement et le taux d’imperméabilisation des sols, d’une part, et la réalisation d’un inventaire géolocalisé des obstructions (remblais, constructions, dépôts) qui entravent le drainage, d’autre part.
Gouvernance fragmentée et urbanisme sans force juridique contraignante : l’espace sans règle
Il est établi, par ethnographie des quartiers populaires, que l’action publique a longtemps été réactive et curative (pompages, hébergements temporaires dans les écoles, etc.) avant d’être projetée (Plan Jaxaay, PROGEP 1 et 2) sans continuité d’entretien ni police de l’urbanisme. Ce qui explique le non-respect ou la non-application des outils de planification urbaine, avec comme conséquence la mise en œuvre de lotissements dans des zones non aedificandi, l’aménagement de voiries sans tenir compte du circuit naturel du drainage, l’extension, ou l’étalement urbain de Dakar vers Thiès et Mbour sans intégration préalable de trame verte et bleue. Une analyse du cadre institutionnel, assortie de la dynamique des jeux d’acteurs (État, ADM, communes, bailleurs) et des chevauchements de compétences post-Acte III de la décentralisation, constitue une étape clé dans la recherche de solution. L’identification des rôles et responsabilités des parties prenantes reste un critère pertinent d’évaluation de l’opposabilité réelle des zonages inondables : portée normative, application dans les autorisations de construire et capacité réelle à prévenir l’urbanisation des zones à risque.
Vulnérabilité hydro-climatique : pluie, nappe, sécheresse
La part de l’aléa hydro-climatique, dans les inondations, n’est pas niée. Au contraire, elle est resituée. Dakar subit de plein fouet l’intensification des pluies extrêmes associée à la remontée de la nappe des sables quaternaires et l’impossibilité d’évacuer gravitairement le ruissellement vers la mer ou dans les cuvettes les plus basses. Les mesures, couplant pluie tombée et débits ruisselés, réalisées dans les années 1990, puis prolongées par des simulations hydrologiques récentes (EGUsphere, 2024), montrent qu’à hauteur de précipitation égale, les inondations actuelles sont devenues beaucoup plus graves que dans les années 80. A titre d’exemple, un cumul comme celui d’août 2009 (283,7 mm en un mois causant la mort de 6 personnes à Dakar et 13 à l’échelle nationale) génère aujourd’hui des volumes d’eau ruisselée bien plus importants provoquant la submersion des quartiers avec des durées nettement plus longues. Au cours de l’épisode pluvieux historique du 3 au 4 octobre 2026, la station météorologique de Keur Massar a enregistré un cumul exceptionnel de 111 mm de pluie en moins de 24 heures. Ce qui a plongé le département et certaines localités comme Pikine, Thiaroye, Guinaw Rail et Diamaguène-Sicap Mbao sous le sinistre des eaux pendant plusieurs jours. Ainsi, le changement climatique n’explique donc pas seul la catastrophe, il est plutôt le multiplicateur d’un risque dont l’action anthropique a largement contribué à sa création.
Vulnérabilité sociale, sanitaire et économique
La persistance des eaux stagnantes (3 à 6 mois) après la saison des pluies ne se fait pas sans risques sociaux et sanitaires majeurs : noyade, épidémie de choléra en 2005 (Faye et al., 2013), recrudescence du paludisme, dermatoses, contamination des puits, fermeture d’écoles, perte d’actifs, décrochage scolaire et paupérisation. L’évaluation des dommages subis ne permet pas d’estimer les coûts indirects sur la santé et la mobilité, supportés majoritairement par femmes, les enfants et les commerces informels recensés à Pikine, Guédiawaye et Keur Massar. Pour une meilleure priorisation des interventions, il serait pertinent d’établir un indice composite de vulnérabilité sociale et sanitaire qui croise en toute concomitance la durée de stagnation, l’accès aux soins, le niveau du service d’assainissement et les revenus des ménages.
Quelles solutions opérationnelles pour une coproduction raisonnée de la résilience ???
Pour chaque axe problématique présenté plus haut, une solution de même nature doit être proposée. Le but recherché est de distinguer le curatif (protéger les ménages sinistrés), du préventif (évitement du risque) pour tendre vers le transformatif (changer de modèle urbain). Ces solutions chercheront à capitaliser les politiques publiques mises en œuvre en corrigeant leurs paradoxes (PROGEP et Plan Jaxaay), selon le principe d’une gouvernance qui passe du « lutter contre » au « vivre avec ».
Ne plus loger le social dans l’eau
C’est le principe qui permet de rendre le zonage inondable opposable et compensé, avec un droit de préemption, une réserve foncière drainante et une offre de logements abordables hors risque. Il ne s’agit pas d’interdire d’habiter, mais d’interdire d’exposer sans compensation. Tant que la zone inondable n’est pas opposable aux tiers (annexée au plan d’urbanisme, reportée au certificat d’urbanisme et au permis), l’interdiction reste une intention. Tant qu’il n’y a pas d’offre foncière hors risque et une indemnisation équitable, l’interdiction est socialement inapplicable et juridiquement fragile. Le triptyque est donc : (i) qualifier le risque (aléa, stagnation, nappe), (ii) le rendre opposable et (iii) compenser (préemption, réserve foncière, relogement). La précaution est encadrée par la Loi n° 2023-15 portant Code de l’Environnement qui précise que « tout projet d’aménagement / lotissement dans ou à proximité d’une zone humide ou inondable est soumis à une étude d’impact environnemental et social », avec enquête publique. Le principe de précaution et de prévention justifie le refus d’autoriser un lotissement en zone d’aléa fort, même en l’absence de certitude absolue.
Rendre à l’eau son espace
C’est le principe qui guide l’intégration, dans les politiques d’aménagement du territoire, des trames vertes et bleues (Niayes sanctuarisées, mares, chenaux, bassins). Cela se fera avec l’interdiction stricte des remblais en lit majeur et l’entretien curatif contractualisé des ouvrages. En effet, l’eau qui est privée de son espace naturel prend celui des installations humaines et des infrastructures. Dans la région de Dakar, chaque mare remblayée à Malika ou Mbao, chaque chenal étranglé à Pikine, reporte entre 10.000 et 30.000 m³ de ruissellement vers l’aval. Dès lors, sanctuariser revient à classer (bassin et lit) et à interdire le remblai et entretenir revient à contractualiser avec un opérateur technique certifié pour les curages d’urgence annuels. La protection des écosystèmes sensibles (littoral, zones humides, Niayes) repose sur l’interdiction de dégrader les équilibres.
Tout remblai, drainage ou assèchement de mare dépassant les seuils permis doit être soumis, pour autorisation, à l’autorité de droit. Le Code forestier (Loi 2018-25) et le Décret 2019-110 consacrent la sanctuarisation des Niayes en précisant que « les Niayes (dunes, dépressions humides, lacs, forêts) relèvent du domaine forestier classé, des périmètres de reboisement et de restauration (Périmètre des Niayes – zones de Malika, Mbao, Pikine). A cet effet, défrichement, remblai et construction y sont interdits sans déclassement exprès par décret ». Les décrets n° 2018-1738 et 2018-1740 portant déclassement partiel à Malika pour des besoins de lotissements démontrent précisément le risque à proscrire. Désormais, aucun déclassement ne pourra intervenir qu’à titre exceptionnel, et sous réserve du respect cumulatif de trois conditions : (i) être dûment motivé par un intérêt général démontré, (ii) faire l’objet d’une compensation écologique équivalente et (iii) être préalablement soumis à une EIES. Sur le plan doctrinal, il est en outre proposé d’instaurer un moratoire sur tout nouveau déclassement affectant la trame bleue métropolitaine. Soit l’ensemble des cours d’eau, zones humides et corridors hydrologiques de la métropole.
Désimperméabiliser et infiltrer
Chaque mètre carré nouvellement bâti doit intégrer des techniques d’infiltration et de stockage de son eau (biochar, noues, pavés drainants, chaussées réservoirs). Dakar est passée d’un sol sableux infiltrant (Niayes, dunes) à une « tôle urbaine ». Le ruissellement y est multiplié par 5 et les bassins se saturent à environ 30 minutes. Dès lors, l’application de la doctrine « zéro rejet supplémentaire » est le seul moyen d’inversion de la charge. Il appartiendra donc au pétitionnaire de prouver qu’il n’aggrave pas l’aval. Des techniques de construction sobres adaptées au sable et à la nappe affleurante doivent être promues pour restaurer l’infiltration. Et, l’infiltration directe est interdite là où la nappe est captée pour l’eau potable sans prétraitement. Les grands projets (ZAC, voiries, zones industrielles, stades) doivent démontrer leur neutralité hydraulique par un étude hydrologique précisant les débits (débit de fuite ≤ débit naturel) et les mesures (évitement, réduction et compensation) avant tout aménagement.
Gouverner le système, pas les projets
La gouvernance du système repose sur quatre piliers essentiels : (i) Autorité métropolitaine de l’eau et du risque, qui pilote, coordonne et arbitre ; (ii) Police de l’urbanisme, qui contrôle la conformité des constructions et sanctionne les infractions ; (iii) Budget d’entretien, protégé et non réaffectable pour garantir la maintenance durable des ouvrages et (iv) Redevance imperméabilisation, payée par les propriétaires qui artificialisent les sols pour financer le système et inciter au respect des mesures édictées. Le Code de l’Assainissement prévoit des redevances d’assainissement (eaux usées et pluviales) assises sur la consommation d’eau et/ou la surface imperméabilisée. Suivant cette même logique, une redevance imperméabilisation métropolitaine – exprimée en X FCFA/m² imperméabilisé/an, avec exonération si infiltration prouvée – doit être juridiquement établie pour servir de taxe sur service environnemental, affectable à un Fonds métropolitain d’entretien (curage, pompage, pièces de rechange).
Compter, alerter et apprendre
Il doit être créé un observatoire métropolitain qui suit et surveille l’information climatique, la nappe et les débits à travers des outils d’alerte précoce (SMS, radios communautaires, mémoire du risque à l’école). Nulle gouvernance sans mesure, nulle sauvegarde sans prévention et nulle résilience sans mémoire. Le pilotage suppose la mesure comme condition de connaissance et d’aide à la décision ; la protection suppose la prévention comme condition d’anticipation des risques et la résilience suppose la mémoire et le retour d’expérience comme conditions pour éviter la répétition des crises passées : « ce qui est oublié est voué à se reproduire ». La région de Dakar dispose de données éparses (ANACIM sur la pluie, DGPRE sur les nappes, ONAS sur les débits), mais pas d’unité de coordination (observatoire) qui les fusionne dans une synergie d’actions. La mémoire (repères de crue, totems, cours d’école) doit servir à éviter de répéter les erreurs du passé (reconstruire à l’identique après chaque hivernage).
Conclusion : dépasser la gestion de crise pour gouverner le système
Par une double conceptualisation testée empiriquement (spatialisation/socialisation sauvages) et une modélisation systémique avec quantification de l’effet d’urbanisation, il apparaît que les inondations cycliques de la région de Dakar ne sont ni une malédiction climatique ni une incivilité populaire, mais plutôt le symptôme lisible d’un système de production de l’espace à bout de souffle. La « spatialisation sauvage du social » a entassé les ménages vulnérables dans des zones basses exposées aux inondations, alors que la « socialisation sauvage de l’espace » a progressivement obstrué et rendu imperméables les creux. Il faut donc passer d’une gestion de crise (pomper, héberger dans des écoles, recaser à la hâte) à une gouvernance plus cohérente, plus inclusive et plus opérationnelle du système. Ainsi, la contrainte de « ville d’eau » de Dakar pourrait évoluer et se transformer en ressource stratégique à travers la sanctuarisation des Niayes, la délimitation des parcs inondables, l’aménagement de quartiers drainants et la promotion de la citoyenneté hydrologique. L’apport de la géographie (science de l’organisation spatiale des sociétés) à l’analyse et à la gestion du risque d’inondation à Dakar procède d’un diagnostic territorial aux fins de guider l’action des pouvoirs publics : « comprendre pour agir ».
Dr Mamadou FALL, Géographe-Environnementaliste
Spécialiste Environnement à la Direction des Infrastructures et des Aménagements (DIA) du Programme national des Domaines agricoles communautaires (PRODAC)


