À quelques heures de l’ouverture des premiers Jeux Olympiques de la Jeunesse organisés en Afrique, la question n’est pas de savoir ce que coûtent les Jeux, mais ce qu’ils laisseront. Sans entrer dans une querelle de chiffres ou un débat de politique politicienne, l’union sacrée doit être décrétée autour de sa réussite. L’économie du sport est claire sur ce point : un méga-événement ne crée pas d’emplois par lui-même, il les accélère lorsqu’il s’inscrit dans une stratégie de long terme.
Une vision d’héritage affirmée au plus haut niveau
La ministre de la Jeunesse et des Sports, Djirèye Clotilde Coly, rappelle que les JOJ vont au-delà d’un événement sportif et qu’il faut regarder l’héritage derrière. Elle y voit un « puissant levier d’intégration régionale, de diplomatie et de développement socio-économique » au service de la jeunesse africaine. Surtout, pour éviter le piège des « éléphants blancs », elle annonce qu’un partenariat public-privé est envisagé pour la maintenance, l’exploitation et la valorisation des infrastructures après les Jeux. C’est la condition pour que les équipements deviennent des gisements d’emplois durables.
Le président du COJOJ, Mamadou Diagna Ndiaye, a présenté les choix qui vont dans ce sens. Le comité a privilégié la rénovation à la construction neuve à Diamniadio, le Village des Jeux deviendra un campus universitaire après la compétition, et l’entretien des sites est confié à l’Agence de gestion du patrimoine bâti, avec des crédits provisionnés dans la loi de finances. Ces décisions garantissent un usage des sites après 2026, donc des métiers de la maintenance, de l’enseignement, de l’exploitation et de l’événementiel.
Les précédents internationaux : Barcelone 1992 et Londres 2012
L’histoire des grands événements sportifs fournit des preuves tangibles de leur potentiel transformateur. Barcelone 1992 est l’exemple le plus cité en économie du sport. Selon l’analyse de Brunet (1995), les Jeux ont eu un impact direct et significatif sur l’emploi : le nombre de chômeurs est passé d’un pic historique de 127 774 en novembre 1986 à seulement 60 885 en juillet 1992, pendant les Jeux. Plus révélateur encore, entre octobre 1986 et août 1992, le taux de chômage de Barcelone est passé de 18,4 % à 9,6 %, tandis que la moyenne espagnole ne baissait que de 20,9 % à 15,5 %. Au-delà de l’emploi, les Jeux ont accéléré la transformation de la ville en une économie de services dynamique et diversifiée, et ont considérablement amélioré son attractivité pour les entreprises.
Londres 2012 offre une autre démonstration de puissance. Un rapport indépendant du gouvernement britannique a estimé que le bénéfice total de l’accueil des Jeux pour le Royaume-Uni pourrait atteindre 41 milliards de livres sterling d’ici 2020. Un an seulement après l’événement, les bénéfices économiques directs s’élevaient déjà à 9,9 milliards de livres, dépassant le coût de 9 milliards pour l’organisation. Ces retombées provenaient de contrats commerciaux, de ventes additionnelles, d’investissements étrangers et de la création d’emplois : 70 000 Londoniens au chômage ont occupé des emplois liés aux Jeux. L’héritage social a également été mesuré : 1,4 million de Britanniques supplémentaires pratiquaient un sport au moins une fois par semaine par rapport à 2005.
Les avantages économiques spécifiques pour le Sénégal
Les JOJ Dakar 2026 s’inscrivent dans une dynamique économique déjà palpable. Plus de 70 % des contrats du comité d’organisation ont été attribués à des entreprises locales, ce qui constitue un transfert de compétences et de revenus immédiat vers l’économie sénégalaise. Le président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, a lui-même souligné que les JOJ doivent servir de levier pour structurer une industrie sportive nationale, reposant sur la création d’académies, la structuration des clubs et le développement des métiers du sport.
Les secteurs directement concernés sont identifiés : hôtellerie, restauration, transport, artisanat, culture et services bénéficieront de l’afflux des délégations et des visiteurs. Mais l’ambition va au-delà. Avec des infrastructures comme le stade de Diamniadio, la Dakar Arena et la future piscine olympique, le Sénégal veut devenir « la ville d’Afrique de l’Ouest capable d’accueillir n’importe quelle compétition mondiale » et ainsi capter une part du marché lucratif du tourisme sportif et de l’organisation d’événements internationaux. Cette capacité à attirer de futurs événements est un multiplicateur économique dont l’économie du sport a montré la valeur.
La littérature appelle aussi à la prudence. Andrew Zimbalist met en garde contre des études d’impact souvent trop optimistes et contre le risque d’équipements sous-utilisés. Holger Preuss souligne que l’héritage ne se réduit pas au béton : sans compétences, la valeur des équipements s’érode.
Le capital humain, premier actif
C’est là que Dakar peut faire la différence. Selon Mamadou Diagna Ndiaye, la Learning Academy intègre au comité d’organisation de jeunes professionnels issus de nombreux pays africains, véritable lieu de transmission des compétences en organisation d’événements. La ministre y voit aussi une opportunité de renforcer l’autonomisation et le leadership des jeunes Sénégalais.
Mesurer pour ne pas se raconter d’histoires
Le comité a mis en place un Observatoire de l’Héritage, avec l’ANSD et l’UCAD, pour évaluer chaque année le taux d’utilisation des sites, le nombre de licenciés et la formation des jeunes. Cet outil indépendant répond à l’exigence des économistes : les promesses d’emploi doivent être vérifiées dans la durée.
Conclusion
Les JOJ Dakar 2026 ne seront un succès économique que si les infrastructures vivent, si les compétences circulent et si les résultats sont mesurés.
Les JOJ Dakar 2026 ne sont pas une simple dépense, mais un levier de développement durable.
Les jeunes formés aujourd’hui autour des Jeux seront les entrepreneurs, les cadres et les formateurs de la filière sportive sénégalaise de demain.
Charles GUEYE
Chef du Département Management du sport
UFR STAPS
Université Claude Bernard Lyon 1
Membre du centre de recherche de la Fédération Française de Football
Expert international en management des organisations sportives


