Il est des instants où la vie, dans sa brutalité silencieuse, impose une douleur que nul langage ne parvient pleinement à contenir. Ces moments rappellent à l’homme, souvent distrait par l’illusion de la durée, la fragilité de son passage et la brièveté de sa demeure terrestre.
Car l’être humain, depuis qu’il façonne la matière et ordonne la société, oublie trop souvent qu’il n’est qu’un hôte de l’instant, inscrit dans une temporalité qu’il croit maîtriser.
Pourtant, certaines existences démentent cette illusion car elles s’inscrivent durablement dans la mémoire collective et traversent les générations comme des repères silencieux, solides et féconds.
En toute humilité, la vie de Maître Lamine Kane fut de celles-là.
Il est des vies utiles parce qu’elles sont entièrement consacrées à une cause juste celle de la transmission du savoir, de l’enseignement et de la construction patiente de l’humain. Des vies vouées à faire éclore des esprits féconds et fertiles, capables de servir leur pays et, au-delà, la communauté humaine. La sienne s’inscrit pleinement dans cette lignée rare.
Enseignant, éducateur, inspecteur de l’enseignement, directeur d’école franco-arabe, sportif accompli, entraîneur de football, il fut avant tout un bâtisseur d’âmes, un semeur de consciences et un façonneur d’humanité.
L’ampleur de la foule venue accompagner son dernier voyage à Mbour le 11 décembre 2025, fait inédit selon la presse locale, témoigne moins d’un deuil ordinaire que de la reconnaissance profonde d’une communauté envers l’un de ses piliers moraux, éducatifs et culturels.
Enseigner, pour lui, ne se réduisait jamais à transmettre des connaissances. C’était éveiller des vocations, susciter le désir d’apprendre, créer une adhésion profonde et presque charnelle à la communauté de ceux qui lisent, de ceux qui apprennent, de ceux qui savent.
Ironie du destin, nos derniers échanges eurent lieu quelques jours avant son rappel à Dieu le 10 décembre 2025, alors même qu’il poursuivait, malgré sa retraite académique, son engagement comme directeur d’école. Toujours animé par la même exigence : offrir aux enfants, souvent issus des couches les plus vulnérables, un enseignement de haute qualité, presque gratuit, dans des infrastructures modernes mises à disposition par la solidarité locale.
Ce fut là, l’une des dernières pierres qu’il posa dans l’édifice de la jeunesse mbouroise.
Maître Lamine Kane a contribué, avec constance et discrétion, à forger une conscience citoyenne ancrée dans le savoir, le respect et la dignité. Il forma des générations entières de cadres, d’intellectuels et de sportifs de haut niveau, au Sénégal et singulièrement à Mbour.
Je fus l’un de ses élèves, en 1987, à l’école annexe devenue Tafsir Demba Sall. Il me confia alors, avec une confiance qui m’honore encore, la responsabilité de sa classe. Ce furent-làmes premières leçons de devoir, de rigueur et de sens des responsabilités, apprises entre l’école, le bureau du directeur et sa maison familiale.
Je revois encore les matins d’hiver tropical, aux premières lueurs du jour, lorsque je me rendais dans leur concession pour récupérer la clé de la classe. Son père était souvent installé sur la véranda, boubou immaculé, barbe blanche, regard tourné vers l’Orient, le chapelet entre les doigts, assis sur sa natte. C’est sans doute en ces instants de silence et de simplicité que j’ai, pour la première fois, compris ce qu’était la sérénité.
Sportif passionné, ancien footballeur devenu entraîneur, Maître Kane guida les deux plus grands clubs de la ville, le Stade de Mbour et Mbour Petite Côte. Il transmit, par le sport autant que par l’école, les valeurs de discipline, de dépassement et de solidarité.
Défenseur infatigable de la culture, de l’identité et du dialogue qui fonde notre vivre-ensemble, il était si profondément enraciné dans son environnement que beaucoup, à Mbour, le tenaient pour un fils du terroir lébou. Il défendait sa communauté, ici comme ailleurs, sans distinction, avec une fidélité constante et une loyauté rare.
Il me confia un jour comment, encore jeune pensionnaire, il avait pris la tête d’une grève au Prytanée militaire, mettant ainsi un terme à son rêve de carrière militaire, rêve que son cadet, lui, porta jusqu’au grade de Général.
Cette foi dans le dialogue culturel et spirituel s’était sans doute et certainement renforcée lors de sa rencontre, en 1980, avec le Président Léopold Sédar Senghor à la résidence présidentielle de Popoguine.
Le Président-poète l’accueillit en Pulaar dans l’esprit du cousinage à plaisanterie. Senghor s’adressa à lui en des termes qui , traduits signifient : Lamine le Pulaar , tu es mon esclave. Ces propos ont scellé ,chez lui, une conviction profonde : celle d’un Sénégal fondé sur l’échange, la reconnaissance mutuelle , le dialogue religieux et la fraternité.
Hal Pulaar assumé, Walo-Walo par filiation, il évoquait avec fierté ses liens avec Mame Fâ Wade Welle, mère de Seydi Hadji Malick Sy radiyalahu an hu. Mais au-delà des appartenances, il se dressait avant tout contre l’injustice. Toute sa vie, il combattit pour la dignité humaine, notamment pour la préservation du foncier de sa ville, refusant les compromissions et les renoncements.
Derrière une apparence austère se cachait un homme d’une grande douceur, d’une sensibilité profonde, et d’un amour infini pour les siens. Il parlait souvent de ses frères, de ses sœurs, de leurs enfants, avec une pudeur affective que trahissait la douceur de ses mots.
Il aimait Médine, Tefess, Mbour, le Sénégal et, au-delà, l’humanité. Musulman sincère, soufi discret, il avançait souvent vêtu de sa tunique sportive, humblement , sans jamais donner à voir, ni à entendre, la profondeur de sa vie intérieure et de son cheminement spirituel.
Pour tout ce qu’il a donné à l’éducation, à la jeunesse et à la société, Maître Lamine Kane mérite une reconnaissance nationale à titre posthume. Je demeure convaincu que les autorités locales et nationales sauront, le moment venu, lui rendre l’hommage qu’il mérite.
Que Dieu, dans Son infinie Miséricorde, l’accueille au Paradis de Firdaws.
Alioune Abitalib DIOP
Ancien élève – Talibé – de Maître Lamine KANE
@: aabitalib@hotmail.fr


