Se projeter dans l’avenir suppose, si l’on ne veut pas laisser libre cours à son imagination, ses émotions et ses désirs et vœux, c’est l’exercice auquel je suis convié, un effort de pensée, un effort théorique. À cet effet, il me semble important de rappeler quelques principes de méthode dans ce Sénégal où l’on a tendance à confondre pensée et émotion, rêve et réalité, suite à l’affaissement de la rigueur et de l’effort de réflexion et la promotion de la médiocrité dont la caractéristique est le refus du dépassement.
Les hommes assignent généralement à la pensée le rôle de mettre de l’ordre et de la clarté dans le réel, qu’elle révèle les lois qui le gouvernent, bref l’ordre simple auquel les phénomènes obéissent.
Depuis quelques siècles, notre système de pensée est dominé par le paradigme cartésien. Le paradigme cartésien, produit d’un développement de la civilisation, suppose une séparation du sujet – domaine de la philosophie, méditation intérieure – et de l’objet – domaine de la connaissance scientifique, de la mesure et de la précision. Ce paradigme a régné sur l’univers culturel occidental en particulier et a permis des progrès techniques considérables et des progrès de la réflexion philosophique. Ce paradigme affecte à la fois l’ontologie, la méthodologie, l’épistémologie, la logique et par suite, la pratique, la société et la politique.
Cette séparation ou disjonction, selon Edgar Morin, a conduit à la réduction du complexe au simple pour aboutir à une spécialisation qui découpe arbitrairement le réel, découpage considéré comme réel.
Le paradigme cartésien basé sur la rationalité correspond à une volonté d’avoir une vision cohérente des phénomènes, des choses et de l’univers. Avec un aspect incontestablement logique, elle impose un dialogue incessant entre notre esprit qui crée des structures logiques, qui les applique sur le monde et le monde réel.
Toutefois, un travers de la rationalité consiste à vouloir enfermer le réel dans un système cohérent. Et tout ce qui, dans la réalité, contredit ce système cohérent est écarté, oublié, mis de côté, vu comme illusion ou apparence.
La pathologie de la raison est donc la rationalisation qui enferme le réel dans un système d’idées cohérent mais unilatéral, et qui ne sait ni qu’une partie du réel est irrationalisable, ni que la rationalité a pour mission de dialoguer avec l’irrationalisable.
Or, le développement de la science physique qui s’employait à révéler l’ordre impeccable du monde, son déterminisme absolu et perpétuel, son obéissance à une loi unique et sa constitution d’une manière première simple (atome) a débouché sur la complexité du réel.
La mécanique quantique révéla l’interdépendance du sujet et de l’objet, l’insertion de l’aléa dans la connaissance, la relativisation de la notion de matière, l’irruption de la contradiction logique dans la description empirique. Quant à la brèche macro physique, elle unit en une même entité les concepts hétérogènes de temps et d’espace.
Ainsi la matière n’est plus la réalité massive élémentaire et simple à laquelle on pouvait réduire la physique. On a d’abord cru trouver l’unité de base dans la molécule, puis dans les atomes qui composent la molécule, puis dans le noyau et les électrons qui composent l’atome. On s’est rendu compte que les constituants du noyau (protons et neutrons) étaient des entités floues et complexes (appelées quarks) difficiles à isoler.
On sait aussi que les lois d’organisation du vivant ne sont pas d’équilibre, mais de déséquilibre. L’intelligibilité du système doit être trouvée dans le système lui-même et dans ses relations avec l’environnement.
Enfin, le désordre est dans l’univers physique lié à tout travail et à toute transformation. Le monde de la vie tolère plus de désordre que le monde de la physique. On constate que des phénomènes désordonnés sont nécessaires dans certaines conditions à la production de phénomènes organisés qui contribuent à l’accroissement de l’ordre. Le paradoxe de Von Neumann montre que l’organisme reste le même alors que ses constituants meurent et se renouvellent sans cesse, alors que la machine construite par l’homme reste moins fiable que ses constituants. Une altération d’un constituant bloque le fonctionnement de la machine. D’où l’importance de l’information dans les systèmes organisés.
On a explicité par ailleurs l’équivalence entre l’organisation et l’information. L’information est un concept qui établit le lien avec la physique tout en étant le concept inconnu de la physique. Il est inséparable de l’organisation et de la complexité biologique. Il opère l’entrée dans la science de l’objet spirituel classé jusqu’ici dans la métaphysique.
Tout cela est renforcé par le théorème de Gödel limité à la logique mathématique et qui vaut a fortiori pour tout système théorique : il démontre que dans un système formalisé, il est au moins une proposition qui est indécidable. La proposition indécidable peut être démontrée dans un autre système, voire un méta-système, mais celui-ci comportera aussi sa brèche logique.
Ainsi, on sait rigoureusement depuis Gödel que les systèmes fermés génèrent de l’incertitude et de l’indécidable. Or, on ne peut penser les questions qui se posent à l’humanité que dans un système fermé. Autrement dit, il faut en conséquence convenir qu’il faut vivre avec l’incertitude. Les lois ainsi que l’incertitude ou le chaos gouvernent l’évolution du monde. Gérer l’incertitude, c’est investir dans la complexité.
La pensée complexe ne refuse pas du tout la clarté, l’ordre et le déterminisme. Elle les sait insuffisants ; elle sait qu’on ne peut pas programmer la découverte, la connaissance et l’action.
La complexité nécessite une stratégie. Certes des segments programmés pour des séquences où n’intervient pas l’aléatoire sont utiles et nécessaires. En situation normale, le pilotage automatique est possible, mais la stratégie s’impose dès que survient l’inattendu ou l’ incertain, c’est-à-dire dès qu’apparaît un problème important.
C’est donc une démarche complexe que je me propose de suivre pour penser le Sénégal dans 25 ans, je préfère 26 ans. Je dirais pourquoi.
Il faut tout d’abord observer que tout ce qui va arriver d’important dans la politique mondiale et sénégalaise relèvera de l’inattendu. Nos sociétés sont des machines non triviales dans le sens aussi, où elles connaissent sans cesse des crises politiques, économiques et sociales. Toute crise est un accroissement d’incertitudes. La prédictivité diminue et la complexité n’est pas une recette pour connaître l’inattendu.
J’ai été de ceux qui ont grandi avec le mythe du décollage du Sénégal à l’an 2000. Toutefois une fraction de la classe politique convient de faire du Sénégal un pays émergent au début du prochain millénaire. Il s’agit de savoir comment y arriver. J’ai déjà évoqué le concept de l’émergence dans mon ouvrage, *Les Africains sauveront-ils l’Afrique ?* et dans des textes subséquents. L’émergence, c’est l’industrialisation rapide dans des secteurs dynamiques de l’économie mondiale. Le développement, c’est le rattrapage des pays à forte productivité ; sa mesure, c’est la croissance économique sur moyenne période et la croissance des revenus réels des populations. Il est heureux qu’une partie de notre élite apparente reprenne ses thèses aujourd’hui.
Pour poser les repères d’une démarche possible, je me permettrai tout d’abord de revenir rapidement sur ce que nous avons appris durant ces quarante dernières années. Ici l’un se divise en Deux.
Les premières années de l’indépendance ont été relativement faciles. Une bonne pluviométrie, une démographie qui n’avait pas encore révélé ses travers, et une certaine protection avaient permis de prolonger la dynamique d’une économie rentière construite durant la période coloniale. Les revenus réels des populations, résultante de la croissance qui est l’essence du développement économique, ont été bon an mal an conservés. Il y eut quelques perturbations politiques liées à la formation et à la reconstitution de l’élite. Mais dans l’ensemble, cela ne s’est pas si mal passé pour qui comprend bien les limites intrinsèques de l’économie rentière.
1980 marque le début de l’ajustement structurel et surtout le début de l’épuisement de la dynamique de l’économie rentière. Le taux de change effectif réel s’était apprécié de plus de 40% entre 1970 et 1980. Il a fallu l’épisode de la dévaluation du franc CFA en 1994 qui, en toute rigueur économique, aurait dû intervenir dix ans plutôt, pour créer les conditions d’une accélération des réformes. Cette expérience nous a permis de mesurer l’importance du principe que les ressources publiques en particulier, devaient être gérées de façon rationnelle et optimale, et que le déficit des finances publiques non financé de façon saine (par exemple par des arriérés en régime de taux de change fixe ancré sur une monnaie de référence, hier le Franc CFA, aujourd’hui l’Euro) est l’ennemi n°1 de la croissance, mesure du développement.
Je soutiens que le développement économique dont l’essence est le rattrapage de pays à productivité plus élevée et dont la mesure est la croissance économique sur moyenne période repose sur une alliance stratégique et une complicité active entre un État fort et légitime et des acteurs économiques intéressés à l’accumulation du capital et à l’accroissement de la productivité du travail. Un État fort exige des capacités d’élaboration de visions stratégiques déclinées en programmes et plans d’action et une administration capable d’exécuter ces actions dans un temps précis. Les élites politiques africaines ont le devoir de construire un Tel État dans les prochaines années.
Il est incontestable que les politiques vertueuses menées depuis la dévaluation du franc CFA ont permis un retournement de tendance dans les performances économiques. La croissance est revenue à des niveaux historiquement nouveaux dans notre pays. Toutefois, ce niveau de croissance reste faible pour faire reculer la pauvreté et lutter contre le chômage des jeunes et des femmes. L’accélération de la croissance est une nécessité historique. Pour cela, il faut encourager l’investissement à la fois privé et public.
Cela suppose également une rationalisation et une optimisation des dépenses d’investissements publics. Voilà l’enjeu de ce nouveau siècle.
Ce que nous avons également appris, c’est l’importance des investissements publics en ce qui concerne leur orientation et leur exécution. Une bonne orientation est cardinale. L’État ne doit pas investir dans des secteurs où le privé, lorsqu’il existe dans les faits ou que ses potentialités sont freinées par la réglementation ou le manque d’incitations, fait mieux. Par contre, il se doit par contre d’investir dans des secteurs qui soutiennent la production : les ressources humaines (santé, éducation), les transports, l’énergie sous certains rapports et la recherche. L’État peut aussi soutenir et a le devoir de soutenir directement une production dans des secteurs qui présentent des potentialités démontrées d’avantages concurrentiels. Mais en plus d’une bonne orientation, il faut surtout une bonne exécution des projets d’investissements. Ce qui suppose une bonne conception des projets, une lutte contre les surcoûts et la corruption et un suivi rigoureux de l’exécution des projets. La bonne exécution des projets me paraît déterminante. Dans ce domaine, le règne de la rationalité critique doit être total. Il ne doit y avoir de place pour l’émotivité. Le professionnalisme doit être de rigueur.
Je crois important de dire ici que les questions institutionnelles sont essentielles. Il ne s’agit pas de donner une réponse institutionnelle à toute question qui se pose dans la vie. Mais plutôt de bien réfléchir d’abord à la nécessité de créer des institutions, ensuite à la façon d’organiser ces institution et de les animer et enfin au profil des femmes et des hommes capables de les diriger. La mondialisation n’impose pas uniquement aux économies d’être de plus en plus compétitives ; elle exige également que les institutions ainsi que l’élite politique soient également compétitives.
De toutes les institutions de la croissance, c’est l’État, sans lequel il n’y a pas de civilisation pour reprendre Hegel, qui joue le rôle déterminant. L’État, tel que nous l’entendons ici, est constitué du gouvernement et de l’administration qui est la colonne vertébrale de l’État. Une croissance durable et vertueuse suppose donc un État, un territoire et une monnaie.
Quatre types de décisions sont fondamentales pour la création d’une dynamique de croissance :
· la première concerne la monnaie pour lutter contre l’inflation et le maintien du taux de change effectif réel à un niveau convenable ;
· la deuxième concerne la fiscalité qui doit être juste et équitable. Le niveau de la pression fiscale ne doit pas décourager l’investissement ;
· la troisième concerne la production de biens et services publics comme la santé, l’éducation, les infrastructures, l’eau, l’énergie, la sécurité, la justice ;
· enfin la quatrième concerne la réduction des inégalités.
Les ressources humaines constituent la base de la formation de l’élite politique. Cette dernière est à l’intersection des individus ayant un intérêt pour la chose publique, une pensée sur les choix collectifs et surtout étant intéressés à prendre des responsabilités de gestion des choix collectifs. Les décisions qu’elle prend dans les choix collectifs conditionnent le devenir des sociétés. Aussi est-il de la plus haute importance que ses décisions soient bien pensées.
L’action est une décision, un choix, mais c’est aussi un pari. L’action est un programme prédéterminé qu’il suffit d’appliquer *ne variatur* dans le temps. La stratégie permet, à partir d’une décision initiale, d’envisager un certain nombre de scénarios pour l’action, scénarios qui pourront être modifiés selon les informations qui vont arriver en cours d’action et selon les aléas qui vont survenir et perturber l’action.
La stratégie lutte contre le hasard et cherche l’information. L’action suppose la complexité, c’est-à-dire aléa, hasard, initiative, décision, conscience des dérives, des transformations, et des bifurcations qui font que des situations initiales très voisines peuvent conduire à des écarts irrémédiables.
Pour bien penser donc, tel étant l’objet de ma réflexion, il faut être dans de bonnes dispositions et de bonnes conditions, bref avoir un bon cadre. À cet effet, trois principes me paraissent fondamentaux : la recherche de la vertu, morale de la juste mesure, le travail et la solidarité.
De la recherche de la vertu. Elle a ceci de particulier qu’elle développe la maîtrise de soi et des pulsions négatives. Elle permet de canaliser les émotions pour libérer la rationalité critique en nous, et elle est un moyen d’atteindre la vérité à partir de l’analyse critique des faits de toutes natures. La pensée doit être vécue dans une morale qui, grâce à la vertu, peut conduire à la jouissance du bien suprême. Il y a un sens à penser qu’il y a du divin en l’homme et que ce divin se manifeste comme raison, c’est-à-dire comme universalité discursive. Je le pense.
Il est impératif que l’élite politique se pénètre de ce principe. À cet égard, les réformes institutionnelles doivent imposer un seul moral au-dessous duquel personne ne peut prétendre participer aux choix collectifs.
Du travail, il permet d’acquérir la connaissance par laquelle l’homme est obligé de passer pour transformer son milieu et améliorer ses conditions de vie. À cet égard, il doit être sous-tendu par une ambition forte de bien faire qui ne peut accepter l’à peu-près et la non correction des erreurs. Ainsi, on ne doit plus accepter des routes qui se dégradent après deux hivernages, des ponts mal fait, des coûts de constructions d’école manifestement trop élevés, des coûts d’irrigation coûteux qu’il faut réhabiliter tous les ans, des réseaux électriques aux normes de pays à productivité élevés, des villes salles et l’indiscipline dans tout.
De la solidarité. Si vous avez le sens de la complexité, vous avez le sens de la solidarité. De plus, vous avez le sens du caractère multidimensionnel de la réalité. De la solidarité, il a déjà été dit que c’était notre mode de vie. Peut-être bien. Mais, elle se fait dangereusement concurrencée par ce qu’Yvon Gattaz désignait par l’égalitarisme, expression vertueuse de la jalousie sociale dont un corollaire est la compétition négative; sorte de nivellement par le bas qui gangrène notre devenir collectif et qui consiste au refus de l’acceptation de l’inégalité des aptitudes des uns et des autres et par suite du professionnalisme et de la compétence. Son envers est le refus de la sanction. Personne ne fait bien, donc personne ne fait mal. La réussite ne dépend pas du travail. Pourquoi travailler donc ? Celui qui a réussi a au mieux bénéficié des prières de ses parents ou d’un saint ou au pire, triché tout bonnement.
En tout cas, la solidarité me parait nécessaire. Elle est ce par quoi se crée et se consolide la confiance. Pour A. Peyrefitte, la société de confiance serait à la base du développement de l’Europe. La confiance est aussi, me semble-t-il ce qui pérennise l’état et renforce sa légitimité. La force seule ne peut soutenir une construction étatique, donc une civilisation sur longue période. La confiance est aussi la mesure de notre humanité. Être homme, c’est être solidaire vis à vis de son prochain.
La solidarité permet de partager l’intelligence de l’égalité en droit mais aussi en devoir des citoyens. Les droits de l’homme sont dialectiquement liés au devoirs de l’homme. On ne peut pas retenir un aspect et oublier l’autre. On ne peut pas bâtir uniquement une civilisation sur des droits Une nation forte ne pas se bâtir sur des droits uniquement, il faut des devoirs.
Pour conclure, voilà presque quarante ans que sur le territoire du Sénégal, une construction étatique indépendante est menée. Quarante ans pour un homme, c’est en moyenne la moitié ou les deux tiers d’une vie. C’est nécessairement le début de la responsabilité. La formation est terminée. L’exercice de la responsabilité doit commencer donc. Je pense qu’il en est de même des États. Le 21ème siècle est le siècle de la responsabilité pour le Sénégal. L’élite politique telle que je l’ai définie ci-dessus est interpellée. Une démarche et une attitude fondées sur la recherche de la vertu, le travail et la solidarité pour penser les conditions d’exercice de notre responsabilité dans le monde au 21ème siècle sont incontournables.
Pourquoi vingt-six ans ?
Quarante + vingt six font soixante six. Expression ici-bas de la puissance infinie qui autorise tous les espoirs. Dans vingt-six ans, je nourris l’espoir de voir triompher la rationalité critique, condition de la libération du génie créateur de l’homme pour exercer dans la dignité et l’aisance matérielle sa responsabilité sur terre, en recherchant la vertu en toute chose, en travaillant plus et mieux et en étant plus solidaire pour construire une économie émergente et solidaire.
La rationalité critique conduit au monothéisme pur, qui est une condition de l’émergence. Mais ceci est une autre question.
Mamadou Lamine Adama DIALLO
*Ingénieur – Économiste
Ecole Polytechnique
de Paris


