Caricaturer Rokhaya Diallo et l’associer à des bananes n’est ni de la satire courageuse ni de l’irrévérence éclairée. C’est une paresse intellectuelle et une malhonnêteté morale.
En tant qu’aspirante intellectuelle africaine vivant en France, je lis cette caricature comme un rappel brutal des frontières invisibles que certains continuent de vouloir imposer.
Avant 1960, nos ancêtres débarquaient en bateaux, travaillaient, combattaient et mouraient pour la France que nous connaissons aujourd’hui. C’est un fait d’histoire, sombre et révolu !
Aujourd’hui, leurs descendants arrivent, étudient, écrivent, produisent du savoir et se disputent des places dans l’espace public, un fait qui étonne encore certains, mais qui doit désormais entrer dans l’ordre normal des choses.
Ce que révèle l’attaque contre Rokhaya Diallo, ce n’est pas une controverse d’idées, mais un mécanisme classique de violence symbolique (Pierre Bourdieu), combiné à une racialisation et une disqualification du savoir déjà analysées par Frantz Fanon.
À cela s’ajoute ce que Kimberlé Crenshaw a théorisé comme l’intersectionnalité. Être à la fois femme, noire et intellectuelle expose à une accumulation spécifique de violences symboliques.
Rokhaya, française de parents sénégalais, brille en France et y produit une pensée qui ne rentre pas toujours dans les lignes dominantes mais qui n’en est que plus légitime. Ce qui dérange n’est pas ce qu’elle dit, mais le fait qu’elle le dise depuis une position que certains continuent de juger illégitime.
Je doute que cette caricature puisse briser Rokhaya Diallo. Celle que j’ai lue, écoutée et étudiée appartient à cette lignée de femmes noires qui transforment l’espace public par la pensée, pas par la provocation. Elle n’a rien à envier à Joséphine Baker. D’ailleurs, elle n’a pas besoin d’être aimée pour être importante.
Ce qui dérange ici n’est ni une opinion, ni un débat. Ce qui dérange, c’est l’existence même d’une femme noire, brillante, intellectuelle, productrice d’une pensée originale et reconnue. Dans un pays qui se revendique des Lumières, son intellect ne devrait embarrasser personne.
Il y a quelque chose de profondément incohérent à célébrer Butler, De Beauvoir ou Hill Collins dans les amphithéâtres, tout en s’acharnant contre une intellectuelle noire française qui pense le monde depuis son expérience située. On applaudit les théories quand elles viennent de « l’attendu », mais on tente de ridiculiser celles et ceux qui les incarnent avec leur Soi.
Associer des bananes à une femme dont le nom, tapé sur un moteur de recherche, renvoie à des livres, des essais, des conférences et des débats majeurs, relève d’une nostalgie coloniale aussi lâche qu’inefficace. Cette histoire ne se répétera pas.
En France, si l’on s’en tient au rapport collectif, il semble persister encore une difficulté à accepter que des femmes noires, arabes ou asiatiques puissent être autre chose que des corps assignés au service ou au care. Elles peuvent aussi produire du sens, déranger les certitudes et élargir l’horizon commun.
La satire n’excuse pas tout. Et surtout pas le recyclage d’imaginaires racistes quand on prétend défendre la liberté d’expression.
Charlie Hebdo peut provoquer. Mais il devrait pouvoir aussi réfléchir objectivement car les enfants de l’histoire ont pris la parole !
Chère Rokhaya, je vous exprime tout mon soutien !
Sokhna Fatou Kiné DIENE,
Étudiante chercheuse en Politique Comparée à Sciences Po Paris


