L’apparition, parmi les professeurs, d’un maître digne de ce nom, est chose rare et la sclérose
intellectuelle et morale qui s’est emparée de l’école moderne n’ont pas laissé indemnes les
enseignants de la philosophie, ceux-là mêmes qui sont appelés à la culture de l’humanisme.
Pour autant, ni l’envers de l’enseignement de masse, ni les assauts d’une société matérialiste
réfractaire aux valeurs humaines n’ont pu venir à bout de l’idéal que l’enseignement de la
philosophie s’est assignée : la culture de l’esprit critique au service d’une citoyenneté
accomplie. Il est donc toujours convenu que l’apprenant est le futur père qui se doit d’aimer et
d’éduquer ses enfants pour mériter ce titre, le juge qui devra trancher les litiges de ses
concitoyens de manière impartiale, le médecin imbu d’humanisme au chevet de ses patients,
le chef d’État vertueux, l’enseignant engagé, le banquier intègre et honnête, l’administrateur
épris de patriotisme : il est la société tout court ! Autant de personnalités sont des produits
finis dont la matière première a été modelée par l’enseignant et celui de la philosophie, en
particulier, au terme du cycle secondaire où le savoir s’unifie et se totalise. C’est-à-dire que
l’enseignant de philosophie est bien au-devant de la scène, malgré lui. Il a la lourde tâche de
conduire une formation philosophique nécessaire et requise pour élucider les questions
cruciales qui assaillent le monde. Il est un maître, au sens propre comme au figuré, assermenté
par sa société qui lui a confié son patrimoine le plus précieux : l’enfant ! Cette confiance
profonde lui impose un engagement exempt de reproches et il se doit de comprendre que son
action et son attitude sont indissociables de ses compétences pédagogiques et didactiques dans
la mesure où il est le miroir de son élève.
Mais nous entrons là en matière sans encore prouver l’importance de notre sujet !
En vérité, le but de notre écrit est justement de rappeler, ici, que le professeur de philosophie
est un fonctionnaire de l’ordre moral, préposé par l’État à la culture des esprits et des âmes, au
moyen des parties les plus certaines de la science philosophique. Son métier ne s’improvise pas.
pas. Il exige une maitrise des techniques didactiques associée à une habileté pédagogique
avérée quand bien même seul son engagement et son comportement raisonnable sont les
réelles garanties de son succès. Au-delà des pratiques de classe, l’enseignant de philosophie
est attendu aussi sur le terrain de la vie concrète où il occupe une place parmi les guides. En
dehors même du cercle restreint de l’école, ses moindres faits et gestes sont observés par le
plus grand nombre qui voit en lui l’incarnation de l’humain idéal. Son profil n’est donc point
une mince affaire en ce qu’il est le seul à ne pas avoir la possibilité de se départir de son statut
en dehors de son lieu de travail. Sans nul doute, il ne peut ne pas être engagé car, se dérober à
cette exigence, reviendrait à annihiler la finalité de son travail, à savoir la formation de
l’homme total. Son art réside dans son aptitude à faire éclore l’humanité raisonnée de l’élève,
lui apprendre à penser par lui-même et agir sous le contrôle de sa raison afin de faire bon
usage de sa liberté. La classe de philosophie n’est donc pas le lieu de simples spéculations
théoriques, mais bien plutôt celui de l’apprentissage de manières d’être en ce que les leçons
de philosophie, dans notre système d’enseignement, ne sont point déconnectées de la réalité et
du vécu quotidien de l’élève, n’en déplaise aux détracteurs de l’école. Ces bribes de
considérations sur la mission trop délicate de l’enseignant de philosophie permettent de saisir,
à sa juste mesure, l’ampleur du mal quand des non-spécialistes, entrés par effraction dans nos
écoles, s’arrogent le droit de se substituer aux professeurs de philosophie.
L’enseignement de la philosophie : un marché noir très lucratif!
Assurément, parmi les goulots d’étranglement de l’enseignement de la philosophie, figure en
bois de chêne, l’entreprise des faussaires qui s’approprient le droit d’enseigner cette discipline
dans nos écoles, d’initier des séances de révisions et autres synthèses en philosophie, à la fin
de chaque année scolaire, ravissant même la vedette aux spécialistes. Depuis trop longtemps
déjà, des salles de classe accueillent des individus qui se disent “professeurs de philosophie”
sans avoir jamais mis les pieds au département de philosophie, ou sans avoir jamais reçu une
formation au métier d’enseignement. Certains ne sont titulaires d’aucun diplôme universitaire
et d’autres, appelés familièrement “cartouchards”, sont issus de la faculté de droit ou des
départements de lettres, d’histoire ou de géographie. Ces badauds se retrouvent, à défaut
d’opportunités ailleurs, propulsés devant des élèves pour leur parler de Platon, Kant sans
jamais les avoir vraiment étudiés. Ce ne sont pas des enseignants : ce sont des usurpateurs de
fonction ! Des milliers d’élèves, surtout dans le privé, qui ont droit à un enseignement de
qualité sont à la merci de ces polymathes qui leur transmettent des concepts déformés, faute
de maitrise réelle. La curiosité naissante de ces potaches s’éteint, du coup, au stade
embryonnaire à défaut d’être éveillée par des enseignants attitrés dont la philosophie est la
vocation et qui ont passé des années à l’université. Ces derniers assistent, aujourd’hui, à ce
spectacle désolant de leur métier bradé, occupé par des arrivistes qui n’en connaissent ni les
exigences, ni la beauté, encore moins la portée. Et ce n’est la faute à personne, en particulier,
et c’est peut-être cela le plus grave : c’est la défaillance collective d’un système qui a laissé
les portes ouvertes à l’improvisation, là où la rigueur était attendue ! Ces « encyclopédies
ambulantes », spécialistes en tout, à la fois en philosophie, français et histoire-géographie,
inondent nos écoles pour des séances de renforcement ou de révision où l’entrée est
payante, sous le regard coupable des autorités en charge de l’éducation et de la formation des
enfants. Il ressort de nos enquêtes que toutes les académies du territoire national sont affectées
par le phénomène et la banlieue dakaroise est leur lieu de prédilection. Dans l’IEF des
Parcelles assainies, il y en a à tire-larigot pour ces mercenaires de la craie qui miment et
chahutent les professeurs titulaires devant les élèves. À Guédiawaye, Pikine, ils tiennent les
classes de terminale de la quasi-totalité des écoles privées qui jouissent de leurs prestations à
bon marché, à l’insu des élèves et de leurs parents. La liste n’est pas exhaustive. De Rufisque
à Yeumbeul en passant par Keur Massar, Yaxaay et Mbao, ils enseignent du faux et infiltrent
les lycées en place pour proposer aux élèves des tarifs alléchants en échange de compétences
inédites dont ils ont seuls le secret. C’est à se demander si l’enseignement privé est encore
sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale ? Le rôle d’inspection dévolu aux
académies est-il assuré dans les établissements privés qui procèdent, pour des calculs
mercantiles, à des recrutements au rabais qui trahissent le principe d’équité d’un
enseignement de qualité pour tous ?
Le silence intrigant de la tutelle !
En vérité, toutes les tentatives d’alertes entamées par de bonnes volontés se sont soldées par
un échec. Les quelques inspecteurs d’académie saisis par des professeurs de philosophie sur la
question se sont contentés de prendre acte avec la promesse de rendre compte à la tutelle.
Pendant ce temps, d’année en année, le phénomène étend ses tentacules. Flanqués souvent de
l’étudiant du quartier et du politicien en quête de popularité, ces imposteurs excellent dans
l’organisation de “synthèses” pour apporter leur éclairage miraculeux sur la totalité des
thèmes du programme de philosophie qui, quoiqu’ils échappent à leur compétence, requièrent,
bizarrement, leur opinion. Ils sapent et déconstruisent, à un moment crucial de l’année, en
profusant aux élèves des modèles de pensées et de méthodologies prêtes à porter aux
antipodes des règles de la discipline. Des modèles de dissertation et de commentaire que
certains élèves reconduisent illico presto sur leur copie d’examen, renonçant du coup aux
compétences accumulées tout au long de l’année. Pourquoi donc l’omerta totale de la tutelle
sur ce fléau ? Les prestations dégradantes de ces sophistes des temps modernes se partagent
pourtant à grande échelle sur les réseaux sociaux, à la veille du Bac, au vu et au su de tout le
monde. Ces marchands de verroteries ont l’outrecuidance, au terme de l’année scolaire,
d’afficher leur image et leur tarif dans les rues et jusque dans l’enceinte des établissements et
se répandent en conférence. On les interpelle, on les questionne, on les convoque et ils
monnayent leur présence. Et qu’attend-on d’eux ? D’abord qu’ils répondent. Qu’en vertu
d’une inversion des rôles, à mille lieues de l’exercice socratique de la philosophie, ces
charlatans, spécialistes circonstanciels, remplacent les questions par des réponses, et les
réponses par des professions de foi. Certains se servent de la classe de terminale pour
professer leur foi, la philosophie n’étant pour eux qu’une abstraction dont ils se moquent
éperdument. Privé d’approfondir (mais contraint d’en donner l’impression), soumis à
l’immédiat, ils étalent des convictions, brandissent la philosophie comme un antidépresseur, et
font croire que la réussite de l’épreuve de philosophie au bac est plus tributaire de la ruse que
de compétences requises ! Peu importe qu’à force de monnayer leur savoir, ces faux
professeurs de philosophie ne disent plus rien. L’essentiel est de sauver les apparences, de
monter qu’ils pensent tout ce qu’ils disent, d’exaucer les aspirations d’un auditoire friand
d’une note convenable à l’examen qu’il espère désormais acquérir grâce à l’expertise d’un
mystificateur dont l’accoutrement seul suffit comme caution scientifique et il parait plus
informé que l’enseignant légitime. En se choisissant des pseudonymes comme “l’Absolu”,
“le Cogitan”, ils déposent des hiéroglyphes sur des expériences ordinaires, en donnant,
jusqu’aux rides qui ornent leur front et les “euh…”qui ponctuent leurs phrases, tous les signes
de l’idée qu’on se fait de la pensée en actes. Ils jouent au philosophe comme l’épicier joue à
l’épicier devant le client. Ils ne sont pas là pour dire quoi que ce soit ; mais pour faire parler
d’eux en versant de l’érudition dans l’émotion, en distillant du jus de crane. Ce portait, à la
fois caricatural mais factuel du marchand d’illusions, mu par le gain et la gloire de son égo,
est bien loin de l’image du “maitre d’humanité” formé et engagé dont les élèves ont besoin.
De telles pratiques, à l’actif de ces usurpateurs, ont pour conséquences immédiates l’altération
de la finalité de l’enseignement de la philosophie. La première victime c’est l’élève en phase
finale du cycle secondaire qui ne manquera pas de constater, pour peu qu’il fasse preuve de
bon sens, qu’à défaut de lui apprendre à penser, le faussaire déconstruit ce qu’il avait
accumulé pour lui inculquer des pensées toutes faites sans même lui offrir la possibilité de les
comprendre en tant que sujet pensant. Il est clair que ce phénomène, passé sous silence
jusque-là par les autorités académiques compétentes, revendique son pourcentage du taux
d’échec des potaches à l’examen du baccalauréat ! Au demeurant, l’heure est peut-être
arrivée, pour parler comme Hegel, que l’on fasse à nouveau de la philosophie une affaire
quand on sait que nulle génération d’hommes ne peut tracer un plan d’éducation complet. Il
est temps de mettre fin à cette théâtralisation qui n’a que trop durée. Il est temps de fermer la
porte, une fois pour toutes, à cette pratique consistant à faire de l’enseignement de la
philosophie un strapontin pour reconvertis sans vocation et que l’on redonne enfin à ce métier
et à ceux qui l’ont appris, la place et la dignité qu’il mérite. Nos enfants ont le droit
d’apprendre à penser auprès de maitres qui savent ce que penser veut dire !
Nous ne pourrons terminer sans rappeler, que lorsque dans une société l’ignominie s’enlise
jusque dans ses fondements axiologiques, la critique devient un refuge pour les gens de bien.
Il n’est pas interdit, à un cœur nostalgique d’une société vertueuse, de se livrer à une
introspection sur les causes latentes de la décadence. Ce faisant, il se peut, qu’à défaut d’un
ordre social rétabli, que les esprits sains soient interpellés. Car, à dire vrai, le plus stupide des
sénégalais est en mesure de percevoir qu’il y’a belle lurette que, sous nos cieux, le visage du
héros a changé et qu’une dangereuse métamorphose s’est opérée et sape, par à-coups, les
fondements de notre contrat social. Nous osons espérer que ce cri du cœur ne sera pas vain et
qu’il pourrait s’intituler comme ces lourdes gouttes tombant, une à une, des nuages sombres
suspendus au-dessus des humains, en période hivernale : elles annoncent la venue de la
foudre et périssent en annonciatrices !
El Bachir Thiam Professeur de philosophie Lycée Moderne de Rufisque


