Introduction
Après plus d’un demi-siècle d’indépendance, la plupart des pays africains subissent toujours le diktat des institutions internationales, notamment celles financières. En atteste aujourd’hui le bras de fer qui oppose présentement le Sénégal et le FMI. Cet épisode est symptomatique des soubresauts qui ont jalonné la relation entre l’institution et ses pays clients depuis sa création. Une telle réalité dénote principalement la prévalence de la dépendance des pays en développement, particulièrement ceux africains, envers les puissances économiques et les institutions financières internationales.
Malgré divers élans de résistance pour une redéfinition des rapports nord/sud et une réforme de ces institutions, ces pays restent malheureusement plus que jamais coincés dans le cercle vicieux de la dépendance au même où le contexte actuel se caractérise par un désengagement des grandes puissances du multilatéralisme et un retour aigu du protectionnisme. Nous proposons ainsi d’analyser la confrontation qui caractérise actuellement les relations entre le FMI et le Sénégal, une confrontation dont la figure de proue, à Dakar, se trouve être le Premier Ministre et Président de parti au pouvoir, PASTEF. Nous proposons d’abord un rappel bref de l’héritage économique chaotique légué au nouveau régime afin de retracer l’origine de la fragilité économique du Sénégal.
Ensuite nous présentons, dans la deuxième partie, l’idéologie du Parti au pouvoir, ce qui permet de comprendre sa posture principielle vis-à-vis du FMI. L’analyse s’emploie aussi à circonscrire la mission du FMI, partant de sa création aux expériences fort controversées variées dans lesquelles cette institution s’est retrouvée dans ses interventions. Elle aborde également les conséquences qui découleraient d’une adhésion du Sénégal aux prescriptions du FMI, notamment la restructuration de sa dette, et ses enjeux politiques, économiques et sociales pour l’opposition politique au Sénégal. En dernière lieu, nous traitons de la résilience du Sénégal et sur la durabilité des solutions mises en place et de la nécessité de porter un lobbying fort au niveau international.
Un heritage économique chaotique
Les difficultés économiques du Sénégal ne datent pas d’aujourd’hui. Elles résultent de la mauvaise gestion et de la mal gouvernance de l’ancien régime. Elles sont aussi le prolongement d’une pratique qui s’est installée dans la dynamique de développement des pays africains depuis les indépendances. En effet la mal gouvernance a été le trait le plus caractéristique qui a contribué à la crise qui a sapé le développement économique du continent. Si les réformes des années 90 ayant instauré l’ouverture des systèmes politiques ont porté l’espoir de lendemains meilleures, en termes de bonne gouvernance, le continent s’est vite replongé dans le cercle vicieux à partir des années 2000. L’arrivée d’une seconde génération de leaders, à cette période, cohabitant à côté d’anciens dirigeants forts, a porté les germes d’un nouveau leadership malgré les écarts constatés. Les crises des années 2010 au Maghreb, et plus tard, en Afrique de l’ouest (Cote d’Ivoire, Mali, Burkina) ont fini par convaincre que le leadership de nouveaux dirigeants, à l’instar de Ibrahima Boubacar Keita, de Patrice Talon, de Macky Sall, ou d’Alassane Ouattara, n’allait pas répondre aux attentes des populations.
Au Sénégal particulièrement, l’avènement au pouvoir de Macky Sall cristallisait de grands espoirs. Son élection a acté la victoire de la démocratie contre d’abord la volonté d’une dévolution clanique du pouvoir dans un contexte où l’ancien président Wade avait d’abord essayé de propulser son fils Karim, avant de briguer lui-même une troisième candidature, à travers un tripatouillage constitutionnel. Si le bilan politique de Macky Sall a fait l’objet de virulentes critiques, notamment dans ses rapports avec les opposants politique qu’il a cherchés à neutraliser à tout prix, les manipulations constitutionnelles et une sanglante répression, ses résultats économiques ont été encore plus scandaleux.
D’emblée, l’orientation économique de son régime avait atterré l’opinion lorsqu’ il a confié l’élaboration de sa stratégie, le Plan Sénégal Emergent, à un cabinet étranger, en se rapprochant du Club de Paris pour la mobilisation des ressources. La démarche de Macky fut largement critiquée car il venait de replacer le Sénégal sous la dépendance de la France alors que son prédécesseur Wade avait obtenu de solides acquis dans la diversification des relations économiques du pays. Sous Macky Sall, Paris était à nouveau le parrain et le patron de Dakar. Au moment où une jeunesse décomplexée, comme on le verra dès les premières années de son régime, exprimait sa détermination à rompre les vieux rapports de colonialité entre la France et le Sénégal, Macky Sall, un président né après les indépendances, qui a fait tout son cursus scolaire au Sénégal, entendait invraisemblablement renforcer ses liens. Sa posture était inimaginable tenant compte de ce qu’il semblait représenter.
Mais, au regard de beaucoup d’observateurs, le lobbying dont il a bénéficié, pendant sa campagne électorale, faisait de lui le valet idéal qui pourrait redonner à la France un repositionnement stratégique de premier plan. Le parrainage de la France a eu des résultats positifs sur le court terme, pour un régime en manque de ressources financières. Dans le long terme, il tient d’une catastrophe qui va accentuer la dépendance du Sénégal vis-à-vis de la France mais aussi des institutions financières internationales, auprès de qui Dakar bénéficie de programmes alléchants. Tout au long de ses mandats, Macky Sall mobilise des moyens auprès de ses institutions pour financer des programmes jugés structurants, avant tout de grands projets comme le Train Express Régional et le BRT.
D’autres projets qui ressortaient du programme d’urgence communautaires ont été aussi mis en œuvre. Ces programmes, malgré leur pertinence, ont été surfacturés pour le Sénégal. De plus, la manne financière qui coulait des institutions et des partenaires était très mal gérée. Des pratiques de corruption, de détournements de deniers publics et de mauvaise gestion ont été décelées à un niveau préoccupant, sur fonds de scandales révélés par les structures de contrôle de l’Etat. Ce qui est atterrant dans la relation entre les institutions financières et le régime de Macky réside dans le fait que même si des pratiques de mal gouvernance avérées ont été relevées, son régime continuait de faire bonne presse auprès des partenaires financiers du Sénégal, tout en sachant qu’avec le niveau d’endettement du pays, le Sénégal vivait largement au-dessus de ses moyens.
Les appels d’alerte du FMI contre le régime de Sall ont été presque inexistantes alors qu’au niveau de la communauté internationale à Dakar, le déficit et le niveau d’endettement du Sénégal, avec un misreporting avéré, n’étaient qu’un secret de polichinelle bien avant que le régime actuel n’en établisse les preuves. Aujourd’hui le Sénégal fait face à une situation économique délicate, avec une dette jugée impayable selon l’économiste Dr. Ndongo Samba Sylla. Il apparait opportun de tirer quelques leçons sur les rapports qui ont défini les relations entre le régime de Sall et le FMI. La première est que même si la situation économique du Sénégal était précaire et que la situation allait exploser tôt ou tard, ce régime faisait l’affaire du FMI et de ses partenaires au point qu’elle relègue sa mission de veille sur la situation macroéconomique au second plan pour satisfaire les intérêts d’un nombre de privilégies (les prêteurs et le secteur privé international).
La seconde consiste à se demander comment le Sénégal a pu échapper au contrôle des institutions financières internationales, notamment le FMI. Pour être claire, il est presque impossible qu’un tel cas de figure puisse arriver, les vraies raisons se trouvent donc ailleurs. La troisième, et la plus pertinente, a trait au manque de vigilance du FMI qui devrait proposer ses prescriptions depuis fort longtemps au Sénégal, sous Macky Sall. Le pays était déjà frappé par un déficit budgétaire énorme, un endettement colossal, une inflation avec la flambée des prix, un taux de chômage préoccupant malgré un taux de croissance flatteur qui trahissait les rudes épreuves que vivaient les populations. Il n’y a aucun de toute, toute cette rhétorique que brandit le FMI contre l’actuel régime devait d’abord cibler le régime de Macky Sall dont les écarts de conduite, sur le plan économique, ont été scandaleux. S’en prendre au régime actuel au point de suspendre son programme semble augurer d’un traitement injuste que le FMI aurait délibérément refusé d’appliquer au régime de Macky Sall.
Une idéologie politique assume: la souveraineté
Dès l’avènement de PASTEF au pouvoir, les frictions avec le FMI n’ont pas tardé. Si la relation de confrontation semble résulter de l’analyse de la situation économique du Sénégal avec un déficit budgétaire et un endettement intenable, ses tentacules s’étendent à la politique de souveraineté que ce parti entend insuffler au pouvoir. En effet, PASTEF a clairement mis à avant son orientation souverainiste dans ces textes fondateurs. Les peuples africains et sénégalais aspirent toujours à cette souveraineté qui leur a toujours échappée. Cette orientation s’incrit dans la dynamique de rupture systémique que ce parti entend opérer à tous les échelons. Le projet politique de PASTEF tourne essentiellement autour de la souveraineté. C’est cette idéologie qui a irrigué l’orientation et les choix du régime au pouvoir, porté par ce parti. L’établissement de PASTEF acte le refus du diktat des grandes puissances et des institutions internationales dès lors que ce parti s’inspire du combat de vaillants résistants africains, ces illustres patriotes panafricains, à l’instar de Cheikh Anta Diop, de Patrice Lumumba, Mamadou Dia, Thomas Sankara et Nelson Mandela.
C’est une posture révolutionnaire qui projette l’action de ce parti dans le combat et l’adversité contre les injustices et la dépendance, portées par un système nourri par des générations de politiciens africains dont il faudrait se débarrasser. PASTEF a donc mené seul son combat. Il a assuré sa traversée du désert, seul, sous la répression inouïe des défenseurs du système, issus de la classe politique sénégalaise, majoritaire au pouvoir à l’époque, des intérêts privilégiés et des grandes puissances, et des organisations internationales. Les exactions subies par ses militants n’ont bénéficié de la sympathie de l’opinion internationale que lorsqu’elle s’est rendue compte que son arrivée au pouvoir était irréversible. PASTEF a bénéficié sans doute de cet élan favorable d’une jeunesse africain fatiguée, déçue et déterminée à se défaire des derniers vestiges du colonialisme.
Contrairement à la tradition, ses dirigeants n’ont été parrainés ni par Paris, ni par les cercles internationaux. En conséquence, ils n’ont de redevabilité envers aucune puissance, aucun groupe disposant d’intérêts privilégiés, contrairement au cas de Macky Sall et de la plupart de dirigeants africains. Le FMI ne dispose pas d’attaches solides et de moyens de pression sur le Sénégal comme ce fut dans le passé et dans de nombreux pays en développement. On en est plus à l’heure où il pouvait influencer sur le choix du ministre des finances ou imposer son diktat de façon catégorique. Au-devant de la scène, dans cette confrontation, on retrouve, au Sénégal, la figure de proue de PASTEF, Ousmane Sonko. Cet homme politique sénégalais a porté un discours qui a rallié l’ensemble de la crème politique qui s’est constituée depuis les indépendances.
On y retrouve des jeunes, mais aussi des personnalités de la gauche qui ont lutté, leurs principes sacrosaints en bandoulière, pour avoir le privilège de voir un leader politique, honnête et engagé, concrétiser leurs vœux les plus chers. En sa qualité de Premier Ministre, il met en évidence ses positions de refus du diktat des institutions internationales. Il a aussi élaboré un ambitieux plan de redressement dont les résultats, comme nous allons le montrer, portent déjà des fruits. Il a aussi instauré une résilience du Sénégal qui, en l’absence du programme du FMI, se tourne vers d’autres alternatives de mobilisation de ressources. Ces sorties médiatiques sur les rapports entre le Sénégal et le FMI illustre son refus de se plier au diktat de cette institution dont les interventions ont largement contribué à l’effondrement de nombreux pays en développement.
Les institutions financières internationales : le FMI
Le FMI, à l’image de la Banque Mondiale, a été créé à la conférence financière et monétaire des Nations Unies en 1944, à Breton Woods, au New Hampshire. Son rôle devait consister principalement à assurer la stabilité économique du monde. Avec un mode de fonctionnement qui repose sur « l’argent que verse II- Une idéologie politique assume: la souveraineté III- Les institutions financières internationales : le FMI les contribuables du monde entier » (Stiglitz, 41)2 , cette institution internationale publique fonctionne largement sans rendre compte à ceux qui le financent, encore moins à ceux qui bénéficient de son intervention. Il dispose d’un modus operandi simple : des consultations avec les ministres des finances qu’il s’est permis même de désigner ou de mettre sous son emprise dans certains pays, au cours de leur collaboration, des rapports sur la situation économique qui servent souvent de tickets de garantie de financement au sein des bailleurs tels que les puissances occidentales à travers leur aide publique au développement, des banques internationales ou des groupes privés.
La trajectoire de cette institution n’est en réalité que le reflet de la domination des grandes puissances et de quelques intérêts privilégiés qui se sont imposés au fil du temps, avec une capacité de pression redoutable envers les pays en développement dont ils sont pourtant censés d’améliorer le sort. Comme l’affirme Stiglitz, au FMI, « les grandes puissances mènent le bal, et un seul, les Etats Unis, disposent d’un véto effectif » (p. 42). Dans son travail, le FMI était censé plus d’assurer le monitoring constant des économies en se concentrant sur leur situation macroéconomique. Il s’agit de l’inflation, de la croissance et du chômage. Cependant, sa démarche est entachée de relents politiques adossés à son idéologie qui s’appuie sur le fanatisme du marché. C’est cette idéologie qui a pratiquement causé tout le mal dont souffre le monde en développement. Elle s’appuie sur le fanatisme du marché qui confère à l’Etat un rôle minimaliste. Or nous savons aussi que, pour que la main invisible du marché fonctionne parfaitement, il faut l’existence de conditions restrictives qui ne peuvent mis en place que par l’Etat.
La plupart des critiques du FMI ont pointé la domination d’intérêts de quelques privilégiés qui a toujours guidé ses interventions. C’est ainsi que ses prescriptions, partout où il a été interpellé, ont consisté à la conditionnalité, cette thérapie de choc, avec un dispositif qui n’avantage guère les pays clients. Il s’agit souvent de l’austérité budgétaire, de la libéralisation avec l’ouverture au commerce et aux capitaux, et la privatisation pour exiger le retrait de l’Etat sur un ensemble de secteurs vitaux. Les pressions exercées par le FMI découlent aussi de ses liens organiques avec les puissances occidentales et les autres institutions financières (Banque Mondiale, Banque Interaméricaine de Développement, la SFI). Ces dernières agissent souvent en suivant l’évaluation du FMI et sa validation des politiques économiques des pays clients. Si un pays donné ne parvient pas à obtenir son approbation, il aura beaucoup de mal pour bénéficier de l’appui financier de ces partenaires. Il est tout de même arrivé des situations où ces institutions n’ont pas suivi le FMI dans sa volonté. Aujourd’hui, cette alliance dans les interventions s’est beaucoup effrité.
Au Sénégal par exemple, même si le FMI a suspendu son programme entraînant avec lui certains partenaires, des institutions comme la Banque Mondiale et d’autres agences de coopération et d’acteurs du secteur privé continuent d’y financer des projets. Cela démontre aussi que la situation du Sénégal n’est pas aussi alarmante que le FMI voudrait le laisser paraître. L’idée selon laquelle que lorsque le programme du FMI est suspendu, le pays ne reçoit plus de fonds est une exagération souvent colportée par les forces opposantes qui cherchent à exploiter les pressions économiques comme une incapacité du régime à trouver des bailleurs. Si le FMI a obtenu des résultats satisfaisants dans certains cas, son histoire reste marquée par l’image d’une institution qui a appauvri les pays du Sud et qui a contribué à les maintenir dans le collimateur de la dépendance. Rares sont les pays qui se sont tirés d’affaires en appliquant ses recommandations. D’autres en ont souffert pour voir la misère s’accentuer.
D’autres encore ont connu des émeutes, de la violence et des crises politiques dont les racines découlent des thérapies de choc du FMI avec des batteries de mesures qui font souffrir les populations plus que l’élite qui les a conduites au gouffre, souvent avec la complicité tacite de l’institution. Dans pratiquement tous les pays en développement, le FMI a tenté de mettre en œuvre des programmes de sauvetage, comme en attestent les plans d’ajustements structurels, qui se sont révélés être des prescriptions d’austérité. Aussi si certains pays ont eu à suivre les recommandations du FMI, d’autres les ont rejetés dans des cas précis, y compris les Etats Unis, qui ont en sont pourtant les initiateurs. On peut évoquer à ce titre le cas de l’Ethiopie, notamment la controverse entre le FMI et le premier ministre Meles Zenawi en 1997 lorsque celui-ci décida de ne pas suivre les prescriptions de l’institution alors que son pays traversait une époque difficile. Au même moment le Kenya faisait le bon écolier pour seulement voir son économie s’effondrer malgré les b batteries de mesure proposées par l’institution. Quelques années plus tard le FMI reviendra en Ethiopie, aidé par ses conseillers économiques à travers une « campagne de lobbyisme intellectuelle », mais sans se plier à ses exigences.
La réticence du Sénégal vis-à-vis du FMI tient de ses interventions chaotiques qui ont eu à précipiter beaucoup de pays dans l’effondrement. En guise d’illustration, on se souvient toujours de ses prescriptions à certains pays lors de la crise asiatique de 1997. Les pays qui faisaient office de bon élève tel que la Thaïlande et l’Indonésie ont payé un lourd tribut. La Thaïlande a pris plus de temps pour se relever tandis que l’Indonésie va traverser des périodes de troubles avec des émeutes d’une rare violence. Au même moment, les pays qui avaient rejeté ses prescriptions à l’instar de la Chine, la Malaisie et de l’Inde s’en sont sortis plus vite. La Malaise est un cas particulièrement impressionnant dans son refus de souscrire aux prescriptions. Résultat, son économie fut le moins impacté par la crise.
D’ailleurs sur ce cas précis, Stiglitz affirme que « ses dirigeants ne voulaient pas se voir dicter leur politique par des étrangers » (Stiglitz, 201). La posture du Sénégal épouse justement ces mêmes contours souverainistes. Même la Corée, qui a en avait rejeté une bonne partie des prescriptions s’en est tiré mieux que les « bons élèves ». Le Sénégal a aussi anticipé dans la plupart des solutions que le FMI pourrait préconiser à travers la mise en œuvre de prescription économiques orthodoxes. L’Etat a pris des mesures fortes pour assurer la discipline budgétaire et rationaliser les dépenses. Dans la même lancée, le pays à opté pour une politique économique expansionniste, avec la poursuite des grands projets et une politique sociale renforcée notamment à travers des subventions des prix. Or c’est justement des mesures que le FMI ne recommanderait pas.
Un plan de redressement ambitieux, gage de stabilité
A côté de cette posture du FMI, le Sénégal, sous la houlette du nouveau régime, a fait preuve d’énormes efforts en vue d’assainir son cadre de gestion publique. L’actuel régime s’est évertué à mener un exercice de transparence en conformité avec les dispositions de ses lois. Cet audit a révélé l’existence d’une dette cachée qui a fait l’objet de beaucoup de polémiques. En tout état de cause, les résultats établis aussi bien par l’Etat que par des cabinets privés ont indiqués que la dette publique était plus élevée que ce qui a été communiqué (misreporting). Cette situation a poussé le gouvernement à disposer d’une nouvelle situation de référence qui tient de compte de ces nouveaux chiffres avec un déficit budgétaire de 7,8% et une dette évaluée estimé entre 118 et 130 % du PIB en 2025. Cela a aussi permis au gouvernement de revoir certaines composantes de sa stratégie de développement, l’Agenda 2050, et d’élaborer un plan alternatif, le Plan de Redressement Economique et Sociale (PRES) qui tout en définissant les priorités et les axes principaux d’intervention, propose de nouvelles sources de mobilisation de ressources telles que le ciblage de nouvelles niches fiscales (le numérique), le recourt au financement participatif, la finance verte. Pour ses architectes, notamment, Al Amin Lo, le PRES est « l’alpha et de l’Omega de la démonstration de notre souveraineté économique et financière ….qui est un exemple pour l’Afrique » 3 .
Parallèlement à cet exercice de transparence, l’actuel régime mène une politique économique et sociale principalement centrée sur les préoccupations des populations. Des efforts sont consentis pour exiger la transparence, la reddition et la réduction du train de vie de l’Etat. Le Sénégal a consenti aussi d’énormes efforts pour réduire les prix denrées alimentaires, du carburant, de l’électricité, du ciment et du fer. Ces efforts ont largement soulagé les populations et revigoré le secteur privé. Le Sénégal poursuit aussi la construction ses autoroutes et autres grands chantiers tels que les ports, les ouvrages hydrauliques etc…. Le pays a fortement investi sur l’enseignement primaire, secondaire et universitaire avec des recrutements massifs d’enseignants et des investissements colossaux au niveaux des infrastructures. Le Sénégal continue aussi soutenir le secteur de l’agriculture avec de grands investissements et des subventions pour les producteurs.
D’autres domaines tels que la santé, l’eau et l’assainissement, les services numériques ne sont pas en reste. Ces efforts ont permis de maintenir une stabilité dans un contexte économique difficile. Mieux le Sénégal a obtenu des productions record en 2025 pour les filières de l’arachide et du riz, au point que l’Etat se retrouve confronté à de sérieux obstacles dans leur commercialisation. Le Sénégal maitrise aussi l’inflation avec la réduction des prix. L’économie est tirée par un taux de croissance de 6,5%, plus robuste qu’en 2024, profitant de l’exploitation du pétrole et du gaz. Même si le taux de chômage reste élevé, à l’image de beaucoup d’autres pays africains, des recrutements ont été lancés dans le secteur public. D’autres emplois naissent avec le regain des activités du secteur privé propulsé par les efforts du gouvernement à payer la dette intérieure. Le développement d’une industrie naissante et du secteur numérique a aussi absorbé un bon nombre de jeunes sur le marché du travail.
Les enjeux d’une éventuelle « restructuration » de la dette
Si le FMI poursuivait sa mission originelle, il aurait pu être rassuré par la situation macroéconomique du pays. L’institution aurait affiché de meilleures intentions pour le Sénégal que d’appeler vaille que vaille pour une restructuration de la dette, aux conséquences lourdes. Cependant, sa démarche dénote une grande incohérence que seul des mobiles politiques pourraient expliquer. A titre comparatif, le gouvernement du Sénégal fait mieux que l’ancien régime. Ne serait-ce que pour la détermination du Sénégal à assurer la transparence dans la gestion des affaires publiques, sans pour autant compter ses efforts de rationalisation et de discipline budgétaire en tandem avec un pacte de stabilité sociale. Eu égard à ces efforts, le FMI devrait chercher à accompagner le Sénégal, en engageant une dynamique concertée et collective, allant dans le sens de signer des accords de collaboration. Les pressions appelant à une restructuration ne reposent sur aucun fondement solides. La situation du Sénégal n’est pas aussi catastrophique pour justifier une restructuration. C’est ainsi que la posture du FMI provoque la méfiance du Sénégal, au regard des nombreuses expériences du passé.
Si le Sénégal s’y oppose, c’est parce que ses autorités sont conscientes des conditionnalités qui lui seraient imposées si elles ne prennent pas les devants. Les prescriptions FMI consistent très souvent à cette solution taille unique ou la restructuration de la dette s’accompagne de ces conditionnalités qui pourraient effriter la souveraineté du régime, un terrain non négociable pour le Premier Ministre Ousmane Sonko. Ces conditionnalités impliquent probablement la discipline budgétaire et les réformes structurelles, notamment de l’austérité qui recommanderait la réduction des dépenses publiques, ce qui constituera une entrave économique aux conséquences imprévisibles. Des restrictions budgétaires vont affecter la politique sociale du régime actuelle, particulièrement dans la santé, l’éducation, les infrastructures, l’eau et l’assainissement et l’agriculture, et le soutien aux prix des denrées alimentaires. Une telle situation va attirer des privés mais ce sera aux dépens de nos intérêts nationaux.
Aussi, le FMI va ensuite proposer la levée des subventions sur les denrées et autres produits. Dans un contexte social tendu, accentué par un contexte politique caractérisé par des velléités, toute atteinte aux efforts sociaux exposerait le pays a des crises graves. Le Premier Ministre du Sénégal aurait aussi saisi ses implications qui confortent sa méfiance vis-à-vis du FMI. Le Premier Ministre est aussi conscient qu’adhérer aux mesures d’austérité du FMI, sur fond de restructuration de la dette, serait une atteinte directe à la politique sociale du gouvernement. Or ses résultats politiques dépendent d’une telle politique qui a redonné tant d’espoir aux Sénégalais. En réalité, cette réussite relève d’une prouesse politique dans un contexte si difficile, un acquis auquel le Premier ministre ne renoncera pas.
Les enjeux d’une éventuelle « restructuration » de la dette
Il existe, à côté, une opinion de l’establishment qui critique vigoureusement la posture du Sénégal. Cette opinion est portée par des journalistes, des hommes politiques et des universitaires. Ses porteurs ont souvent des intérêts à défendre, portés par certains groupes. D’autres souffrent d’un complexe hérité d’une vieille mentalité, celle de penser que sans l’assistance de ces institutions, les pays en développement ne sauraient sortir de l’ornière. S’il est avéré que les ressources endogènes, à ellesseules, n’ont jamais porté le développement d’un pays, force est de constater que ces institutions n’ont jamais été les seuls acteurs qui peuvent faire émerger une nation, comme l’a démontré nombre d’expériences dans les pays en développement.
L’épreuve de la résilience
Pendant que le FMI suspend son programme, le Sénégal fait preuve d’une résilience qui sort de l’ordinaire. Privé des fonds du FMI et d’autres institutions, le Sénégal déroule une grande ingéniosité qui lui assure une mobilisation de ressources financières pour porter son développement. Cette réalité, qui traduit la volonté des autorités, principalement celle du Premier ministre, a matérialisé l’orientation de souveraineté que le pays veut véritablement imprimer. Assurément, ne pas dépendre des grandes puissances, des partenaires classiques hérités de la colonisation et des grands groupes privés internationaux est un objectif central dans l’action du nouveau gouvernement. Il y va aussi de sa crédibilité et de la dignité du Sénégal dont la rhétorique de désengagement de la dépendance est largement répandue avec l’avènement du nouveau régime.
Pour donner plus de cohérence à cette démarche, le Sénégal a fait recours à des moyens alternatifs pour trouver des sources de financement capable de porter un dynamisme économique bouillonnant. Tout d’abord, le Sénégal bénéfice d’un approvisionnement en capitaux non négligeable tiré de marché financier de UEMOA. Le gouvernement du Sénégal a donc procédé à des emprunts sous des formes diverses sur ce marché allant des UEMOA Titres, aux Appels publics à l’épargne (APE) en passant par les Bons (BAT) et les Obligations du trésor (OAT). Ces ressources financières ont contribué massivement au financement de son budget en 2024 et en 2025. Le gouvernement a aussi annoncé qu’il en fera recours en 2026. Pour financer son économie, le Sénégal a fait aussi appel à l’épargne des ménages. Cette stratégie constitue une source alternative avec un apport non négligeable.
Cependant les tensions économiques que subissent les Sénégalais demeurent une entrave contre une forte mobilisation de ressources au niveau des ménages. L’autre stratégie du Sénégal qui met en relief sa résilience repose sur les capacités du pays à identifier de nouvelles niches fiscales. Dans le Plan de Redressement Economique et Sociale, le gouvernement a clairement identifié de nouveaux secteurs porteurs qui échappaient à la taxation et à l’imposition. Il s’agit notamment du secteur numérique avec les transferts d’argent et d’autres réseaux de télécommunication ou d’internet. Cette stratégie, malgré les risques évoqués sur une potentielle atteinte aux entreprises du secteur, permet actuellement de générer des recettes considérables pour l’Etat du Sénégal au point que certains pays africains travaillent déjà dans sa réplication.
Le Sénégal a aussi envisagé de cibler la finance verte en vue d’élargir son assiette fiscale et la mobilisation des ressources. C’est une approche judicieuse car la finance verte permet aujourd’hui de mobiliser d’importantes ressources financières à travers la mise en œuvre de plusieurs mécanismes. Le Sénégal peut bénéficier du financement du Fond Vert Climat, le Fonds pour l’environnement mondial, le Fonds d’adaptation, le Fonds pour les pertes et dommages, et de plein d’autres instruments financiers dans le cadre de l’action climatique. Il pourrait même cibler les obligations vertes et des obligations durables comme l’ont expérimenté certains pays, notamment le Kenya, le Botswana, l’Equateur. Il pourrait aussi explorer les marchés carbones, surtout qu’il dispose maintenant d’un accord avec la Norvège et la taxonomie verte. Cependant, même si ce secteur présente d’énormes potentialité la capacité technique du pays et de ses services à en profiter pleinement reste limitée. L’ingéniosité du gouvernement a aussi permis de cibler la diaspora du Sénégal qu’il a mise à contribution.
En effet, beaucoup de pays ont aujourd’hui organisé et structuré la contribution financière de leur diaspora, à travers les diaspora bonds. Cette technique a donné des résultats probants. Le Sénégal, fort d’une diaspora répartie sur les quatre coins du monde, s’est aussi mis à la tâche. La tenue de la journée internationale de la diaspora à Dakar, où des projets structurants et des mécanismes viables ont été présentés, est une incitation auprès des Sénégalais établis à l’étranger, qui ont aussi un lien particulier avec le parti au pouvoir, et qui comptent résolument apporter leur partition à l’effort de construction nationale. La résilience du Sénégal repose aussi sur la diversification de ses partenaires avec l’arrivée du nouveau régime. En laissant entendre que le pays compte traiter avec tous les pays en mettant les intérêts du Sénégal au-dessus de tout, les autorités avaient envoyé un signal clair à leurs partenaires classiques en en critiquant l’asymétrie qui caractérisait leurs rapports.
Aujourd’hui, le pays est parvenu à tisser de solides relations avec la Chine, les pays du Golf, la Türkiye et d’autres partenaires bilatéraux, auprès de qui il mobilise d’importantes ressources financières à travers l’aide public mais aussi les investissements privés. Au regard de ces moyens alternatifs dont dispose le Sénégal, les observateurs considèrent aujourd’hui que le Sénégal est en train de réussir une grande prouesse et de donner une grande leçon de résilience et de souveraineté sur la scène internationale. La réussite du Sénégal, du moins sur le court terme, est un appel à un réveil des consciences, dont l’effet contagieux pourrait affaiblir le FMI. Si le Sénégal parvient d’ailleurs à tenir tête à cette institution, c’est parce que ses solutions marchent. Donc le pays se trouve dans une très bonne position qui lui évite de subir les pressions habituelles et de pouvoir négocier avec le FMI, disposant d’une certaine avance sur la conception des termes d’une nouvelle collaboration avec le FMI dont le Sénégal dessinera les principaux contours, et pas l’institution comme il en a toujours été le cas. L’exemple de la Zambie qui a entrepris une restructuration de sa dette en 2021 est frappant. Le pays continue toujours à subir des tensions économiques et des pressions sociales fortes4 qui fragilisent sa cohésion.
Au demeurant, nombre d’économistes, notamment à travers des séries de conférence organisées à Dakar, s’accordent sur la pertinence d’une éventuelle « restructuration » de la dette pour le Sénégal. Il pourrait le permettre de capter de nouveaux financements tout en différant ses échéances, entre autres mécanismes. L’enjeu, que les autorités sénégalaises ont bien saisi, c’est de se battre contre une restructuration au consensus de Washington. Il y’a lieu de préciser, à ce niveau, qu’une nouvelle collaboration ne signifie pas forcément une « restructuration ». Il s’agit de la mise en place de nouveaux accords. Le Sénégal doit en revanche faire preuve d’une démarche intelligente avec le FMI. Il serait judicieux de ne pas laisser l’impression qu’il n’a pas besoin du FMI. La bataille consistait à imposer son refus de se plier à des exigences qui ne l’avantageraient guère. Cette bataille a été réussie. Le Sénégal a montré sa résilience et sa capacité à travers la mobilisation de ressources alternatives, conforté par l’exploitation naissante de ses ressources naturelles, notamment le pétrole et le gaz. Le pays doit cependant rester attentif sur la durabilité de ses solutions alternatives. Il devra aussi scruter les risques liés à la fragilité économique qui pourrait éventuellement alimenter des tensions sociales et accentuer la vulnérabilité du pays.
La capacité du marché financier de l’UEMOA peut faire défaut en cas d’excès de sollicitation. Aussi, la survenance de crise économique et la fragilité, qui résulte du changement climatique, peuvent constituer de sérieux obstacles aux conséquences lourdes sur notre économie. Aussi, les prêts contractés à travers des sources alternatives se caractérise par des taux d’intérêts élevés qui peuvent épuiser la capacité financière du pays. Si le régime actuel dispose de solide méthodes de mitigation de ces risques, il pourrait maintenir sa stratégie de confrontation. Cependant, une approche prudentielle veillerait non seulement à la mise en place des stratégies de mitigation des risques mais aussi à assurer la collaboration avec tout partenaire, y compris le FMI, dans des conditions qui sont favorables au pays. Le défi consiste, aujourd’hui, à saisir l’opportunité que représente la capacité de confrontation et d’engager de nouvelles discussions avec le FMI sur une nouvelle collaboration à la sénégalaise.
Pour ce faire, la position inébranlable du pays compte indubitablement. Cependant, le pays aura aussi besoin d’un lobbysme qui va porter sa voix et faire son plaidoyer. Le Sénégal devra s’entourer d’un bon cercle d’économistes et de personnalités influentes capables de porter sa cause, de faire agir le FMI dans des conditions favorables au pays. Le pays dispose d’un solide réseau de fonctionnaires internationaux qu’il peut mobiliser ainsi que des « amis » économistes qui connaissent le fonctionnement des institutions financières internationales. Le recours au lobbyisme fut le secret de beaucoup de pays, notamment l’Ethiopie, dans leurs efforts pour obtenir le retour du programme de l’institution.
Conclusion
Le bras de fer entre le Sénégal et le FMI n’a pas encore livré tous ses secrets. Néanmoins, il est possible de tirer certaines leçons fort pertinentes. La posture actuelle du Sénégal, avec ses stratégies de mobilisation de ressources à partir de sources alternatives, confère au pays un avantage comparatif qui lui permet non seulement de tenir tête au FMI mais aussi de pouvoir obtenir la possibilité d’orienter les discussions sur une nouvelle collaboration dont la nécessité est attestée par nombre d’économistes. Les termes d’une telle collaboration devront être initiés par le Sénégal eu égard à la politique classique du FMI qui a enfoncé nombre de pays, pour leur rendre encore plus dépendants. N’eut été l’ancrage solide du régime dans l’idéologie de souveraineté de PASTEF et le parcours iconoclaste de ce parti au pouvoir, il serait impossible pour le Sénégal d’adopter une telle position. L’ancien régime aurait sans doute eu plus de difficultés à agir de la sorte, tenant compte de ses rapports de dépendance avérés.
Le FMI devrait aussi saisir la nature souverainiste du pouvoir politique au Sénégal. Le moment est révolu où il pourrait se comporter comme le maitre absolu du jeu, faisant débarquer ses officiels dans un pays avec leurs costumes, pour rencontrer un petit nombre de fonctionnaires et dresser leurs rapports, avant repartir au siège, pour y attendre le pays client et lui prescrire une thérapie de choc. Les rapports de force ont changé, la situation a beaucoup évolué. Les pays en développement disposent aujourd’hui d’alternatives variées qui leur permettent de se financer et de contourner le FMI, du moins dans le court terme, nonobstant les risques inhérents. Dans ce contexte où les institutions multilatérales se disloquent à travers une remise en cause constante de leur raison d’être, le FMI gagnerait à revoir sa conduite en vue d’espérer de garder ses clients. A défaut, le divorce n’impactera pas seulement le pays client, mais aussi le FMI. Chaque confrontation avec un pays client est actuellement une motivation qui invite un autre pays à disposer d’un certain courage pour défier l’institution. Sur le long terme, le FMI risque ainsi de beaucoup perdre.
En voyant les fonctionnaires du FMI, les autorités du Sénégal, dans leur posture de souveraineté, ne peuvent considérer ni les intérêts de cette institution ni ceux de certains privilégiés qui la conditionnent. En revanche, ce dont il a à l’esprit, c’est le sort de ces braves sénégalais dans les zones urbaines, comme dans l’intérieur du pays, dont ils sont censés améliorer le sort.
Dr. Ameth Diallo,
Cadre de PASTEF
Commissaire Scientifique en charge des Affaires Etrangères et du Panafricanisme


