La saison des pluies fait partie de ces périodes qui enchantent les jeunes d’Oussouye. Dans la commune de Diembéring, comme partout dans le département, entre juillet et octobre, ils suppléent un peu la justice et les Forces de défense et de sécurité (Fds) tout en contribuant à l’éducation des plus jeunes à travers leurs propres lois et règlements. En plus de remplacer leurs parents dans les rizières, ils deviennent, le temps des vacances, les véritables seigneurs de cette partie de la région de Ziguinchor.
OUSSOUYE – Natif de l’île Sifoka, petit village de la commune de Diémbéring, Louis Diatta est enseignant en service dans un collège privé de Dakar. Chaque année, ce jeune insulaire, la trentaine révolue, troque sa craie avec le « kadiandou », un instrument traditionnel utilisé pour labourer les rizières. « Je ne fais que suivre les pas de mes aînés qui, dans leur jeunesse, répondaient, chaque année, à l’appel du terroir. Qu’ils fussent au lycée ou à l’université, à partir de juillet, ils rentraient au village travailler la terre », souligne celui qu’on surnomme Diagola ou Papi dans les îles du Kassa. Dans son village, la riziculture est la principale activité champêtre. À Sifoka, les premières pluies et leur généreuse végétation rappellent aux jeunes — partis dans les grandes agglomérations du pays pour leurs études ou leur travail — le devoir de rentrer au bercail.
« Ce retour aux sources est une tradition, une occasion d’aider les parents dans les travaux champêtres », confie Louis. Durant cette période, la localité revit au rythme de la ferveur d’une jeunesse fière de retrouver les siens. En tant que leader des jeunes de Sifoka, c’est lui qui impulse cette dynamique et rassemble ses camarades pour cultiver les champs. « La riziculture est un travail exigeant qui requiert une bonne dose d’énergie, et la jeunesse en constitue la véritable locomotive. Pour gagner en efficacité, cette force vive s’organise en une équipe unique. Ainsi, tous les mardis, jeudis et samedis, les jeunes se rendent tour à tour dans les champs des différents pères de famille de la localité », explique Diagola. Grâce à cette organisation, toutes les terres sont labourées avant même la fin de l’hivernage. Louis Diatta précise qu’il en va de même pour le repiquage du riz, une tâche dévolue aux jeunes filles sous la coordination du comité des jeunes. Cette forme d’entraide communautaire, dont l’efficacité n’est plus à démontrer, demeure une tradition vivace dans presque toutes les localités du département d’Oussouye.
Des lois édictées pour mieux éduquer les plus jeunes
À une quinzaine de kilomètres de Sifoka se trouve Houdiabousse, le premier quartier du village de Diembéring quand on vient de la presqu’île de Cachouane. Pierre Diatta, dit « Oukiba », fait partie de « l’état-major » de la jeunesse de ce quartier aussi appelé Taghande.
Comme dans l’armée, ce cercle restreint établit des règles strictes soumises à toute la jeunesse. « Il faut avoir un certain âge et passer par certaines épreuves pour accéder à cette station privilégiée », renseigne-t-il. Durant tout l’hivernage, ces lois s’appliquent à la lettre pour tous, à l’exception des parents.
« Mais, nous ne faisons pas que dicter la loi. Nous aidons aussi nos parents dans les champs », nuance Pierre. En raison de la taille du quartier, la jeunesse y est scindée en deux équipes. L’ « officier supérieur » de Taghande signale que les jeudis et samedis leur sont exclusivement réservés : « À chacun de ces jours, deux pères de famille sont programmés. On cultive de 8 h à 16 h moyennant une petite somme ou un porc pour gérer nos charges. Mais, quand on débarque dans les rizières, on travaille comme des machines. Même les plus paresseux sont obligés de suivre le rythme pour ne pas se faire corriger».Un modèle d’autorité partagé dans la région.
« C’est une pratique courante dans la plupart des villages du Kassa en période hivernale où les lois et l’éducation sont alors dictées par les jeunes », appuie Tombon Guèye, ancien maire de Diembéring. Ce natif de Houdiabousse est très attaché aux valeurs culturelles de son terroir natal et du Diola Kassa en général. Toutefois, il reconnaît l’affaiblissement de cette doctrine qui, selon lui, est en partie la conséquence d’une ouverture au monde. Lionel Diatta, lui, pointe du doigt les velléités d’anéantir cette tradition vieille de plusieurs générations. « Elles sont souvent l’œuvre de personnes qui ont pourtant joui à volonté de ce mode de fonctionnement », déplore cet ancien responsable de la jeunesse, qui a passé la main cette année.
Reportage de Kathafa B. H. M. KANFOUDY (Correspondant)

