Au marché central de Linguère, des femmes et de jeunes hommes passent leurs journées à écailler des poissons, les mains dans l’eau et le dos courbé. Rémunérée à la tâche, cette activité leur permet de subvenir aux besoins de leurs familles. Mais entre revenus irréguliers, coupures fréquentes et absence de protection, ces travailleurs réclament de meilleures conditions.
LINGUÈRE – Dès les premières heures du matin, le marché central de Linguère s’éveille. Sous les tôles ondulées, les vendeurs installent leurs étals tandis que les appels des commerçants se mêlent aux marchandages des clients. Dans l’air se croisent les odeurs d’épices, de fumée de bois et de poisson frais.
Dans la partie réservée aux produits halieutiques, les bassines débordent de sardinelles, de capitaines, de daurades, de tilapias et d’autres espèces. Les vendeuses interpellent les passants. Les couteaux frappent les bassines, les voix s’élèvent et les négociations vont bon train.
Au milieu de cette agitation, des femmes et de jeunes hommes sont à la tâche. Courbés au-dessus de leurs bassines, ils frottent les poissons, retirent les écailles et les préparent pour les clients. Les gestes sont rapides, précis et répétitifs. Les mains plongées dans l’eau, ils travaillent pendant des heures, malgré l’humidité et les risques de coupure.
Pour beaucoup, ce métier est bien plus qu’un service rendu aux vendeuses de poisson : c’est un moyen de faire vivre leur famille.
« Nous travaillons debout ou courbés toute la journée, les mains dans l’eau et les écailles. C’est fatigant, mais c’est ce qui nous permet de nourrir nos enfants et de payer leur scolarité », confie Fatou Barry, doyenne du métier et présidente de l’association des femmes écailleuses de Linguère.
Selon elle, cette activité répond aussi à une demande des consommateurs, nombreux à préférer acheter du poisson déjà nettoyé. « Nos clients veulent des poissons prêts à cuire. Sans nous, la vente serait plus compliquée », explique-t-elle.
Abdou Fall, qui exerce ce métier depuis trois ans, partage ce constat. « Ce n’est pas un travail facile, mais il nous donne une certaine autonomie. Chaque bassine écaillée est une garantie de revenu pour la journée », souligne le jeune homme.
Des revenus modestes, mais essentiels
Au marché central de Linguère, les écailleuses sont payées à la tâche, généralement selon le nombre de bassines ou de lots de poissons traités. Les gains journaliers oscillent entre 2 000 et 5 000 FCFA, en fonction de la quantité de poisson disponible et du travail accompli.
Pour Fama Kobar, qui exerce depuis une vingtaine d’années, chaque journée est une course contre la montre. Souriante et d’un abord facile, elle a su tirer de ce métier des revenus qui lui ont permis de développer d’autres activités.
« Chaque bassine écaillée me rapporte environ 500 FCFA. Si je parviens à en faire dix dans la journée, je peux rentrer avec 5 000 FCFA. C’est pénible, mais cet argent nous permet d’acheter du riz et des légumes », raconte-t-elle.
Ces gains restent toutefois incertains. Lorsque le poisson se fait rare, les bassines se remplissent moins vite et les revenus diminuent. Certaines journées, les travailleuses doivent se contenter d’environ 2 000 FCFA. Malgré cela, elles continuent de se rendre au marché, faute d’une autre source de revenus régulière.
Fatou Ndiaye, qui vient de se lancer dans cette activité, en mesure déjà les exigences. « Au début, je pensais que ce métier serait plus rentable. Mais il demande beaucoup de force, d’assiduité et de patience », reconnaît-elle.
Même modestes et irréguliers, ces revenus contribuent aux dépenses quotidiennes des ménages. Ils permettent de participer à l’achat de nourriture et à la prise en charge des enfants, sans pour autant mettre les travailleuses à l’abri de la précarité.
Des conditions de travail à améliorer
Derrière leur contribution à la vie du marché, les écailleuses et les écailleurs du Djolof font face à des difficultés persistantes. L’absence d’équipements de protection expose leurs mains aux coupures, tandis que l’eau et l’humidité rendent les longues journées encore plus éprouvantes.
« Le plus grand défi, c’est l’absence de protection. Nous travaillons les mains dans l’eau toute la journée et les coupures sont fréquentes. Avec des gants et des tabliers, ce serait plus supportable », plaide Rokhaya Ndao, écailleuse au marché central.

À ces risques s’ajoute la dépendance à l’approvisionnement en poisson. Lorsque les arrivages diminuent, les revenus suivent la même tendance. Abdou Ndiaye, jeune écailleur, appelle ainsi à un meilleur accompagnement de la profession.
« Nos revenus dépendent de l’arrivée du poisson. Quand il y a pénurie, on ne gagne presque rien. Il nous faut davantage de stabilité, peut-être grâce à une organisation qui nous soutienne », estime-t-il.
Les travailleurs sollicitent l’appui des pouvoirs publics et des organisations non gouvernementales pour moderniser leur activité et améliorer leurs conditions de travail. Ils soulignent également leur contribution à l’économie locale : selon leur témoignage, la municipalité leur demande de payer une taxe de 100 FCFA par jour.

À la tête de l’association des écailleuses et écailleurs du marché central, Fatou Barry indique que la structure compte une cinquantaine de membres. Elle souhaite que ces travailleurs puissent bénéficier d’un soutien de l’État, notamment à travers la Délégation générale à l’entrepreneuriat rapide des femmes et des jeunes (DER/FJ), à l’image d’autres groupements de promotion féminine du département.
Au marché central de Linguère, les couteaux continueront de racler les écailles dès les premières heures du jour. Mais derrière ces gestes devenus familiers se trouve une activité essentielle à la vie du marché, qui fait vivre des familles tout en restant confrontée à la précarité. Pour ces travailleurs, la reconnaissance du métier doit désormais s’accompagner de moyens concrets pour exercer dans de meilleures conditions.
Abdoulaye Sadio (Correspondant)


