Brûlot. Polémique. Coup de gueule. Pamphlet. Elgas aura été l’un des écrivains sénégalais les plus acerbes. Dans « Un Dieu et des mœurs », il engage une autopsie froide et une radioscopie nette du tissu social sénégalais, sans circonlocutions. Il y va avec force et lucidité.
« Un Dieu et des mœurs » d’Elgas est un livre qui ne cherche ni la conciliation ni l’élégance confortable. C’est un texte qui évolue à découvert, porté par une colère froide, une lucidité douloureuse et une volonté claire. En un mot, il s’agit de regarder la société sénégalaise contemporaine sans fard, sans mythologie protectrice et sans respect automatique pour ce qui se dit « tradition ».
À la croisée du récit autobiographique, du carnet de retour et de l’essai moral, l’ouvrage s’inscrit dans une lignée intellectuelle africaine exigeante, celle qui considère que l’écriture n’a de valeur que si elle dérange et si elle fracture les certitudes plutôt que de les consolider.
Dès son titre, Elgas installe un malaise littéraire fondamentale. Il s’agit d’un côté, un Dieu, singulier, absolu et transcendant ; de l’autre, des mœurs, multiples, changeantes et profondément humaines. Le choix n’est pas inane. Il s’agit d’interroger la foi en tant que telle, mais aussi de l’écart abyssal entre un idéal spirituel invoqué en permanence et des pratiques sociales qui, souvent, en contredisent l’éthique.
Tout le livre s’installe dans cet interstice, c’est à dire, là où le sacré sert d’alibi, là où la morale proclamée justifie la violence ordinaire et là où la misère est une preuve de vertu.
La forme du texte épouse cette fracture. « Un Dieu et des mœurs » se démarque de la linéarité du roman classique. La structure en fragments, quinze nuits, quinze portraits, traduit une impossibilité à embrasser le réel de manière synthétique.
Le pays se donne comme une succession de scènes, de figures et de moments nocturnes où l’observation se fait plus aiguë. Cette fragmentation relève d’un choix esthétique autant que politique. Elle empêche toute lecture apaisée et toute reconstruction harmonieuse du social.
À l’image du retour de l’auteur-narrateur au Sénégal, le texte se lit par heurts, par constats partiels et surtout par éclats de vérité qui ne s’additionnent jamais en tableau rassurant.
Le retour est d’ailleurs l’un des motifs les plus structurants du livre. Comme chez Tayeb Salih dans « Saison de la migration vers le Nord », ou chez Edward Said dans ses réflexions sur l’exil, revenir n’est pas retrouver.
Le pays natal apparaît ici comme un espace devenu étranger, non point parce qu’il aurait radicalement changé, mais parce que le regard de celui qui revient n’est plus capable de l’innocence.
Elgas écrit depuis cette position inconfortable : ni dedans ni dehors. Cette position produit une écriture du malaise, c’est-à-dire que les scènes observées sont un symptôme et les visages un révélateur d’un désordre plus large.
La religion occupe une place centrale dans cette désillusion. Elgas ne mène pas un procès de la foi, mais une critique sévère de son instrumentalisation sociale. La figure des talibés traverse le texte comme une blessure ouverte.
Elle condense l’essentiel de la thèse de l’auteur. Lorsque la misère est sacralisée, lorsqu’elle est présentée comme voie de salut ou d’élévation morale, elle cesse d’être combattue.
Brûlot
Cette analyse rejoint frontalement les réflexions de Frantz Fanon dans « Les Damnés de la terre », lorsqu’il montre comment certaines formes de spiritualité peuvent devenir des mécanismes de résignation collective.
Chez Elgas, Dieu est moins interrogé que ceux qui parlent en son nom. Le sacré n’est pas une expérience intime, mais un langage de légitimation sociale.
Cette critique n’épargne ni les élites religieuses, ni les structures familiales, ni les consensus sociaux autour de pratiques comme l’excision, l’homophobie ou le fatalisme. Le texte refuse toute romanisation de la tradition.
Là où une partie de la littérature africaine a longtemps cherché à défendre les valeurs communautaires face à l’Occident, Elgas adopte une position plus radicale. Il ne s’agit plus de défendre ou d’attaquer la tradition, mais de l’interroger moralement.
En cela, son écriture se rapproche davantage de Mongo Beti que de Cheikh Hamidou Kane. Là où « L’Aventure ambiguë » posait la question de la foi comme déchirement intérieur, « Un Dieu et des mœurs » déplace le problème vers la sphère sociale.
Ainsi, ce ne sont plus les consciences individuelles qui vacillent, mais les normes collectives qui écrasent.
« Un Dieu et des mœurs » est un livre qui se lit comme un pamphlet, un texte de combat qui a renoncé aux cris mais non à la violence du constat. Elgas n’écrit pas pour raconter, encore moins pour séduire.
En réalité, il écrit pour accuser et pour exposer à nu ce qu’il perçoit comme une faillite morale collective. Dès les premières pages, le ton est donné. Le regard est sec, impitoyable et toujours frontal.
La dimension pamphlétaire du texte tient d’abord à sa posture d’énonciation. Elgas parle depuis un lieu précis, celui de l’intellectuel revenu au pays après une longue absence, chargé d’un regard décentré, désillusionné et hostile, à bien des égards.
Cette position n’est pas feinte. Elle traverse tout le texte et en constitue l’énergie principale. Le pays dépasse l’espace d’appartenance affective, mais un terrain d’analyse et de mise en accusation, pour le sociologue qu’il est.
Le pamphlet, chez Elgas, n’est pas vociférant cependant. Il est froid, méthodique et clinique. La violence n’est pas dans l’excès de la langue, mais dans la répétition des constats.
Cette écriture refuse la consolation et l’équilibre. Elle accumule les preuves d’un dysfonctionnement général entre hypocrisie sociale, sacralisation de la misère et surtout l’abdication morale face à la souffrance.
Le livre progresse ainsi par saturation, jusqu’à produire un effet d’étouffement. Le lecteur n’a pas d’échappatoire narrative, pas de personnage rédempteur, pas de contrechamp rassurant.
Cette dimension pamphlétaire s’appuie sur une approche profondément sociologique du réel. « Un Dieu et des mœurs » observe la société sénégalaise comme un système de normes, de pratiques et de justifications.
Les individus ne sont point décrits pour eux-mêmes, mais comme des produits de structures sociales plus larges. Le talibé, le marabout, le parent, le passant, le notable, tous apparaissent comme des figures sociales avant d’être des personnages.
Elgas ne s’intéresse pas aux destins singuliers, mais aux mécanismes qui rendent ces destins possibles, acceptables et parfois même admirables aux yeux de la collectivité.
Balzacien ?
Sur le plan stylistique, Elgas opte pour une écriture directe et limite abrupte, marquée par l’aphorisme et l’ironie sèche. Il n’y a pas ici de recherche de lyrisme ou de beauté formelle gratuite.
Le style est tendu et frontal, comme s’il devait résister à toute tentation d’embellissement. L’intertextualité est discrète mais réelle.
Outre Fanon, on peut lire en filigrane des échos à Achille Mbembe, notamment dans la réflexion sur la banalisation de la violence et l’acceptation de l’inacceptable comme norme sociale.
On peut aussi rapprocher le livre de certains textes de Felwine Sarr, à ceci près qu’Elgas refuse toute projection réparatrice ou utopique. Là où Felwine ouvre des possibles, Elgas insiste sur les blocages, sur les inerties et sur ce qui empêche précisément l’émergence d’un autre imaginaire.
« Un Dieu et des mœurs » est donc un livre « inconfortable » et excessif, volontairement unilatéral dans sa dénonciation. Il ne prétend pas à l’objectivité.
Il assume son point de vue situé, subjectif et colérique. Mais c’est précisément cette partialité qui fait sa force littéraire. Elgas écrit pour troubler.
En cela, son texte s’inscrit pleinement dans une conception exigeante de la littérature, non comme miroir complaisant de la société, mais comme épreuve morale infligée au lecteur.
Livre du retour, livre du désenchantement, « Un Dieu et des mœurs » est avant tout un livre de rupture. Rupture avec le discours consensuel, avec la sacralisation automatique du religieux, avec l’indulgence envers les violences ordinaires.
Il ne propose pas de solution, ne trace pas de voie claire. Il se contente de rappeler, implicitement, que la fidélité à un Dieu ne peut jamais justifier la trahison de l’humain.
Amadou KEBE

