Fils du maître peintre et calligraphe Amadou Dédé Ly, Baba Ly baigne dans l’art depuis l’enfance. C’est dans l’atelier paternel du Village des Arts à Dakar, aux côtés de son père, qu’il découvre les toiles, les couleurs et la matière dès 2000, forgeant ainsi les fondations d’une carrière qui n’a cessé de grandir. Très tôt repéré pour sa sensibilité singulière, il expose à Dakar, en France, en Turquie, aux États‑Unis et participe à des événements majeurs tels que l’exposition « Méditons ! » au Partcours (Villa des arts), des résidences artistiques internationales et des shows collectifs qui traversent continents et cultures. Ses œuvres ont notamment été présentées à l’ambassade de Türkiye à Dakar au profit des victimes du tremblement de terre. Aujourd’hui l’un des peintres contemporains les plus reconnus du Sénégal, Baba Ly transforme son héritage et son vécu en une œuvre puissante, qui questionne notre époque, notre humanité et notre avenir comme en témoignent ses séries comme Meta2.
Vous avez grandi au Village des Arts, dans une famille d’artistes. En quoi cet environnement a-t-il façonné votre regard et votre rapport à la création ?
Le Village des Arts a été pour moi bien plus qu’un simple lieu de travail. C’était un véritable espace de transmission, un lieu de savoir vivant, presque une école informelle, mais extrêmement riche. Le Village m’a permis très tôt de comprendre l’art de manière globale, non seulement comme un acte de création, mais comme une manière de vivre, de penser et de se positionner dans le monde. Ce qui faisait la richesse du Village, c’était cette dynamique permanente d’échange. Il ne s’agissait pas seulement d’ateliers fermés, mais d’un espace ouvert, traversé par des artistes venus d’horizons très différents. Des artistes sénégalais, mais aussi de nombreux artistes étrangers venaient en résidence, en recherche, en immersion. Il y avait constamment des discussions, des confrontations d’idées, des regards croisés sur les œuvres en cours. C’est là que s’est réellement bâtie mon expérience artistique. J’ai grandi dans cet environnement, dans l’atelier de mon père, entouré d’artistes confirmés. Beaucoup d’entre eux étaient professeurs aux Beaux-Arts. Les étudiants avaient une heure, parfois une heure trente avec eux. Moi, j’avais la journée entière. J’observais leurs gestes, leurs méthodes, leurs silences, leurs critiques. Je peux dire aujourd’hui que je suis un pur produit du Village des arts. Mais je suis aussi le fruit d’un héritage collectif. Aucun artiste ne se construit seul. Tous ces artistes m’ont partagé leurs expériences, leurs parcours, leurs doutes. Je ne peux pas dire que je me suis fait tout seul. J’ai été profondément entouré. Mon père, artiste et professeur, a joué un rôle fondamental. Sa bienveillance nous a permis, mes frères et moi, d’élargir notre regard, d’avoir accès à des idées plus élaborées, à des réflexions plus profondes sur l’art. Grâce à lui, j’ai pu approfondir mes techniques, pousser mes réflexions, développer une rigueur de travail. Le Village m’a aussi appris la discipline.
Dans le milieu de l’art, la discipline est parfois difficile à instaurer. C’est un milieu très intuitif, souvent désorganisé. Mais le Village m’a appris à structurer mon travail, à construire ma propre méthode. Cela dit, le Village n’avait pas tout. Il manquait par exemple un modèle professionnel clair, un mentor au sens organisationnel. Je n’avais pas forcément une figure à laquelle me projeter en me disant : voilà le type de carrière que je veux construire. Pour moi, l’art n’était pas seulement un métier, c’était une mission de vie. Et une mission demande des outils, une préparation, un élargissement du regard. C’est ce qui m’a poussé, à un moment donné, à partir. Je suis allé en résidence en France, en Casamance, au Cap-Vert. J’ai voyagé, découvert d’autres environnements, d’autres façons de penser l’art. Ces expériences m’ont permis de mesurer ce que j’avais reçu du Village et d’y ajouter des éléments essentiels : la structuration, le relationnel, la manière de présenter et de vendre son travail, la gestion d’une carrière artistique. Le Village m’a façonné dans cette dynamique. Même s’il ne contenait pas tout, il m’a donné les bases nécessaires pour aller chercher ailleurs ce qui me manquait. En ce sens, le Village m’a tout donné.
Vous avez commencé à peindre très jeune. L’enfance est-elle encore une source active dans votre travail aujourd’hui ?
Oui, profondément. L’enfance reste une source vivante dans mon travail. Aujourd’hui, avec le recul, les images de mon enfance sont même plus claires qu’avant. Quand on est enfant, on vit les choses sans les analyser. On est dans l’insouciance, dans l’instant. J’ai commencé à peindre vers les années 2000. Mes premiers sujets étaient les animaux, la vie au village, les scènes pastorales, les talibés. J’ai grandi à Dakar et j’ai moi-même été talibé. Ces images sont gravées en moi. Quand je travaille aujourd’hui sur ces thèmes, ce sont des souvenirs très forts qui remontent. J’essaie de préserver l’authenticité et l’insouciance de cette période. À l’époque, je peignais sans conscience analytique. Aujourd’hui, avec le recul, je comprends mieux ce qui m’habitait. Mes inspirations sont multiples. Elles viennent de différentes périodes de ma vie, avec des intensités variées. Mon travail consiste à canaliser toutes ces énergies et à rester disponible lorsque l’inspiration se manifeste.
On dit souvent que votre travail n’est ni totalement figuratif ni totalement abstrait. Est-ce une position revendiquée ?
Je dirais que cela s’est imposé naturellement. Beaucoup cherchent à me classer dans des catégories issues de l’histoire de l’art occidentale. Mais moi, je ne fonctionne pas ainsi. J’ai créé mon propre univers. Je parle souvent de deux univers : mon univers extérieur et mon univers intérieur. Quand je suis dans le figuratif, je parle du monde visible, de ce que tout le monde connaît. Quand je suis dans l’abstraction ou le surréalisme, je parle de mon imaginaire, de mes pensées, de mes angoisses. L’art, pour moi, n’est pas seulement un métier. C’est une mission de vie. Et une mission ne s’explique pas toujours. Il y a des choses qu’on vit avant de les comprendre. Une fois vécues, elles deviennent une connaissance qu’on doit partager. Je refuse d’être enfermé dans des courants artistiques importés. Nous avons nos propres paradigmes, nos cultures, nos valeurs africaines. C’est cela que j’essaie de matérialiser. Je parle de mon époque, de mon engagement artistique, politique et sociétal.
Vos œuvres sont souvent très chargées d’émotions. Partez-vous d’une idée précise ou vous vous laissez guider par l’intuition ?
C’est très difficile à expliquer avec des mots. L’inspiration, pour moi, est un état. Un moment. Un instant précis. Si on ne le saisit pas, il disparaît. Au moment où je ressens quelque chose, je suis déjà prêt. Les supports sont là, la peinture est là. Je me laisse emporter par une énergie que je ne contrôle pas, qui dépasse le mental. C’est une intuition, une idée fulgurante, un éclair qu’il faut attraper. Quand on calcule trop, on devient répétitif. On perd la sincérité. Quand on se laisse traverser par cette énergie inconnue, on découvre des choses qu’on n’aurait jamais imaginées. C’est là que l’art révèle sa puissance.
La figure humaine revient souvent dans votre travail. Que représente-t-elle pour vous ?
Je suis un artiste profondément humaniste. Je ne cherche pas à déshumaniser l’être humain ni à le réduire à la souffrance. Bien sûr, la souffrance existe, mais elle est souvent intérieure, liée à l’environnement, aux blessures intimes. Ce qui m’intéresse, c’est la transformation. Une fois que ces souffrances sont dépassées, l’être humain peut redevenir lumineux, vivant, rayonnant. J’aime montrer la sensibilité humaine, des instants fragiles, des moments de compassion, parfois de tristesse, mais une tristesse qui permet le retour à soi.
Comment choisissez-vous vos couleurs ?
C’est totalement instinctif. Je ne cherche pas, je trouve. Quand je suis en contact avec la matière, quelque chose se met en place naturellement. La main agit parfois indépendamment du mental. Elle obéit au subconscient, au superconscient. Je suis un médium au service de la peinture. Et parfois, même moi, je suis surpris par ce qui apparaît sur la toile.
Certaines de vos œuvres interrogent l’espoir, la solidarité, la fragilité humaine. Est-ce une manière de répondre au monde contemporain ?
Oui. Nous vivons une époque de déshumanisation progressive. L’être humain est de plus en plus conditionné par la technologie, par les gadgets, par les algorithmes. On perd le lien réel, le présent, l’être. Pour moi, une modernité qui ne sert pas l’être humain n’est pas une vraie modernité. Les technologies devraient nous rendre plus humains, pas l’inverse. L’artiste a un rôle d’alerte à jouer.
Pensez-vous que l’artiste a une responsabilité vis-à-vis de son époque ?
Oui. Chaque artiste est un témoin de son temps. Chaque artiste est un messager de sa génération. Nous devons rappeler la valeur de la lenteur, de la contemplation, de l’humain. On coupe un arbre en une minute, mais il faut trente ans pour qu’il pousse.
C’est pareil pour l’être humain. Nous négligeons des processus longs et essentiels. L’artiste a cette mission : alerter, transmettre, garder la mémoire.
Que vous renvoie aujourd’hui la société sénégalaise en tant qu’artiste ?
À quoi vous renvoie-t-elle, au fond ? Elle me fait peur. Vraiment. Cette peur vient d’un constat simple : quand j’y pense profondément, je n’ai pas toujours de solutions à proposer. Et je crois que c’est normal. Parce que ce n’est pas à moi de donner des solutions clés en main. Les vraies solutions, celles qui durent, chacun doit les trouver en lui-même. Pour moi, chacun devrait être capable de créer son paradis ici. Comprendre que vivre en société ne se limite pas à partager un espace, mais à vivre en harmonie. Cela commence par le respect de l’autre, puis le respect de soi-même, le respect de l’environnement, du savoir, de la connaissance. Or aujourd’hui, j’ai l’impression que tous ces respects ont été piétinés. Le respect de soi-même, d’abord. L’humain est devenu l’esclave de son propre téléphone. Il y consacre son temps, son énergie, parfois même sa dignité. Il mange mal, il vit mal, il n’espère plus vraiment. Il y a même une forme de paresse à bien manger, à prendre soin de soi. Comment parler de respect de soi dans ces conditions ? Imaginez une société composée d’individus comme cela. Qu’est-ce qu’il leur faut ? Pour moi, il leur faut une pause. Une vraie. Un arrêt sur image. Se regarder, réfléchir à leur parcours, se souvenir de la manière dont ils vivaient avant, observer ce qu’ils sont devenus aujourd’hui, et s’interroger sur ce vers quoi ils vont demain. Quand je prends ce temps de réflexion, je vois qu’il y a énormément de choses à faire.
Comme quoi ?
Même ce que nous consommons à la télévision n’est pas anodin. Les séries, par exemple. Elles pourraient être des outils formidables, mais elles deviennent souvent des facteurs d’endormissement. Les sujets sont traités sans profondeur, sans recul, sans pensée. Je ne regarde pas beaucoup la télévision. Mais parfois, une seule séquence suffit. On comprend tout. Il n’y a pas besoin d’explication. Il n’y a pas de réflexion. C’est du bluff. Une illusion de vie qu’on impose à la société. On lui fait croire qu’elle est ainsi, alors qu’elle ne l’a jamais été. Nos valeurs n’ont jamais été fondées là-dessus. Les valeurs africaines ont été pensées pour vivre ensemble, en communauté, en cohésion, en harmonie. Ce sont ces valeurs-là qu’il faut repenser, récupérer, réhabiter. Pas comme un slogan, mais comme une manière d’être au monde. Je repense souvent au jour où nous avons remporté la Coupe d’Afrique. Ce jour-là, j’étais fier de mon pays. Pas seulement pour la victoire, mais pour la manière. On a vu que nous savions d’où nous venions. Nous avons montré que nous n’acceptions ni l’injustice ni l’humiliation. Nous avons montré notre courage, notre détermination, notre dignité. Ce jour-là, tout le monde était fier. Pas seulement pour le football. Pour ce que cela disait de nous. C’est exactement de cela que je parle. Ces moments sont précieux. Ce sont des moments où les gens sont attentifs, ouverts. Il suffit parfois de leur donner un point de repère : leur rappeler ce qu’ils ont ressenti, cette énergie qui les a traversés, et leur poser une question simple : pourquoi ne pas utiliser cette énergie pour bâtir son pays, pour faire mieux, pour bien faire ? L’énergie de la jeunesse sénégalaise est immense. Elle gravite autour de Dakar, du pays entier. Il faut la valoriser. Les grands événements à venir sont une occasion unique. Dans chaque jeunesse, il y a des leaders, des visionnaires. Ce sont eux qu’il faut identifier, parce qu’ils peuvent entraîner les autres. Mais il ne faut jamais négliger nos savants. Ni nous sous-estimer. Ni mépriser nos petites actions. Chaque geste compte. Chacun doit pouvoir dire : j’ai porté mon pays, à ma manière. J’ai contribué.
Vos œuvres circulent aujourd’hui à l’international. Elles entrent dans des collections prestigieuses. Que change cette reconnaissance extérieure dans votre rapport au travail ?
Elle m’inspire. Elle m’oblige. Elle me pousse à rester droit, humble, discipliné, cohérent, constant. Je dis souvent que lorsque l’on est constant dans ce que l’on fait, et sincère dans ce que l’on est, on ne pense plus à ce que l’on gagne, mais à ce que l’on donne. À partir de là, quand la reconnaissance arrive, on la reçoit avec gratitude. Elle donne envie de partager davantage. Aujourd’hui, j’ai des élèves. Quand je vois qu’ils manquent de matériel, j’achète. Parce que je ne veux pas avancer seul. Je veux avancer ensemble. Je ne veux pas être « l’artiste sénégalais qui a réussi ». Je veux faire partie d’une génération d’artistes qui réussissent. Parce que ma réussite ne m’appartient pas entièrement. Elle est le fruit de sacrifices, de transmissions, de mains tendues. Oublier cela serait une trahison. Cette reconnaissance est belle. Créer des œuvres qu’on aime et les voir vivre dans des lieux qu’on n’imaginait pas, c’est une émotion forte. Parfois, je découvre mes œuvres dans des pays, dans des institutions, et je me dis : au moment où je les créais, je ne savais pas qu’elles arriveraient là. Cela me rend fier. Et cela me donne envie de faire encore mieux. Pour moi, chaque œuvre est un témoin. Un témoin d’une époque, d’une histoire, d’un état du monde. C’est pour cela que je les authentifie, que je veille à leur traçabilité. Ce sont des patrimoines. Nationaux, internationaux. Presque des patrimoines de l’humanité. Chaque artiste a une mission dans sa génération. S’il est attentif, il la reconnaît.
Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui ?
Je revisite mon parcours. Cela fait vingt-cinq ans que je peins tous les jours. La peinture est devenue une thérapie. Ce n’est plus seulement un métier, c’est un besoin. Si je ne peins pas, je ne suis pas bien. Je travaille beaucoup sur mon enfance, avec plus de recul. J’ai des enfants aujourd’hui, et cela change le regard. Je m’intéresse aussi à des sujets profondément humains, comme celui des talibés. Un talibé est avant tout un apprenant. C’est un miroir de notre société. Nous avons le devoir de protéger les enfants. Leur transmettre des valeurs. Leur donner une place digne. Faire du bien ne se résume pas à donner de l’argent. C’est aussi penser du bien de l’autre. Porter un regard juste. Dans notre vision africaine, l’enfant de l’autre est aussi notre enfant. Et c’est cette responsabilité collective que nous devons retrouver.
Entretien réalisé par Amadou KÉBÉ

