Certains lutteurs ont marqué l’arène par leurs exploits avant de se réinventer ou de se reconvertir après leur carrière sportive. La rubrique « Que sont-ils devenus ? » raconte leur vie d’après-carrière. Aujourd’hui, coup de projecteur sur Moustapha Guèye, le « 2ᵉ Tigre de Fass », devenu actuellement président de la Ligue de Dakar.
Moustapha Guèye est considéré comme l’un des grands techniciens de sa génération. Ses exploits ont largement contribué à forger sa légende. Comment celui qui a été intronisé « 2ᵉ Tigre de Fass » a-t-il construit une carrière aussi riche et enviable ? Moustapha Guèye est né le 19 octobre 1964 à Dakar, au Repos Mandel, devenu aujourd’hui le Chu Abass Ndao. Il a grandi à Fass, où il a effectué des études primaires et coraniques sans aller très loin.
« Fass a fait de moi ce que je suis devenu. C’est-à-dire un champion de lutte », confie-t-il. Avant de devenir lutteur, il a travaillé comme soudeur métallique chez Ibrahima Thiam, à Fass, pendant six à sept ans. Son entrée dans l’arène ne devait cependant surprendre personne. Issu d’une famille de lutteurs, il a grandi dans un quartier où cette discipline occupait une place importante. Son grand frère Mbaye Guèye pratiquait déjà la lutte et Moustapha Guèye évoluait dans cet univers depuis son enfance.
À l’époque, Fass comptait plusieurs lieux de pratique, notamment l’Arène Émile Badiane, l’Arène sénégalaise et l’Arène Toucouleur. À 17 ans, Birahim Ndiaye l’emmène pour la première fois aux « mbapatt » de Yoff. Il y dispute onze combats, pour dix victoires et une défaite. C’était vers la fin de la carrière de Mbaye Guèye. Ce dernier lui demandait régulièrement pourquoi il ne voulait pas devenir lutteur.
Finalement, il le convainc, l’encadre et le conseille avec plusieurs grands noms de l’écurie Fass, parmi lesquels Toubabou Dior, Amadou Katy Diop, Mbitta Ndiaye, Mame Gorgui Ndiaye, Mor Nguer, Alassane Diakhaté, Boy Nar Fall. Moustapha Guèye poursuit son apprentissage dans les « mbapatt » de Thiès, Pire et dans plusieurs villages lébous environnants.
Lutte olympique
Il participe ensuite au Drapeau du chef de l’État, où il atteint la finale après des éliminatoires disputées. Une décision contestée après un combat remporté par Cheikh Mbaba conduit toutefois les organisateurs à déclarer son adversaire vainqueur. L’écurie décide alors de déclarer forfait pour la suite de la compétition.
Moustapha Guèye pratiquait d’abord la lutte simple lorsqu’il commence à se faire connaître sous le nom de « Tapha Guèye, le petit frère de Mbaye Guèye ». Lors du dernier combat de son aîné contre Mouhamed Ali, Mbaye Guèye annonce qu’il s’agit de sa dernière sortie et encourage son jeune frère à poursuivre dans la lutte, en mettant à sa disposition « tous ses bagages ».
Le futur « 2e Tigre de Fass » va alors enrichir sa technique grâce aux « mbapatt », mais aussi à la lutte gréco-romaine. Repéré par un coopérant français qui encadrait l’équipe nationale, il intègre le groupe et découvre une autre exigence : entraînements quotidiens et grande rigueur.
« La lutte gréco-romaine a véritablement affûté ma technicité et mes performances ont suivi », explique-t-il. C’est durant cette période qu’il bat notamment Mame Ndieumbane, Khadim Ndiaye et Lac de Guiers 2. Il continue néanmoins à considérer les « mbapatt » comme la base de sa formation.
Son parcours en lutte olympique comprend une participation aux Jeux olympiques de Séoul en 1988, dans la catégorie des moins de 90 kg, avec la sélection du Sénégal composée notamment de Djibril Diouf, Cheikh Mbaba et Ambroise Sarr. La même année, il décroche une médaille d’argent aux Championnats d’Afrique de Tunis en lutte gréco-romaine. En 1991, il obtient le bronze aux Jeux africains du Caire, toujours chez les moins de 90 kg.
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Il décroche également son diplôme de premier degré dans la discipline à l’issue d’un stage effectué en 1987-1988. Mais la vie en équipe nationale reste difficile. Il en sort avec des poignets déboîtés, des muscles endoloris et il n’y avait pas d’argent à gagner, puisque le perdiem était alors de 1 250 FCfa par jour. En lutte avec frappe, il va bâtir l’essentiel de sa légende. Son premier combat remonte à 1986, lors du gala dont l’affiche principale opposait Mor Nguer à Mohamed Ali.
Pour sa deuxième sortie, il bat Doudou Diom de l’écurie Sérère. Sa carrière s’étend jusqu’au 3 mai 2009, date de son dernier combat contre Balla Gaye 2. Sur cette période, son palmarès s’établit à 43 combats, pour 25 victoires, 10 défaites, 7 nuls et un combat sans verdict.
Son combat le plus marquant reste sa revanche contre Ibou Ndaffa. Battu huit mois auparavant, en 1990, alors qu’il était encore jeune et débutant, il avait reçu de nombreux coups qui lui avaient coûté deux dents. Les deux hommes avaient finalement fait match nul après des rounds de 30 minutes et une prolongation de 15 minutes.
Huit mois plus tard, Moustapha Guèye prend sa revanche et signe, selon ses propres termes, « la chute la plus mémorable » de sa carrière. Il garde également un souvenir particulier de son duel contre Yékini. Le combat s’était soldé par un match nul après trente minutes. Pour lui, tenir face à celui qui deviendra le « Roi des arènes » sans être vaincu constituait une victoire personnelle. À l’inverse, sa première confrontation avec Balla Bèye 2, l’Ouragan de Pikine, constitue le combat qui l’a le plus fait grandir.
Battu lors de ce premier grand rendez-vous, il avait pleuré du stade jusqu’à la maison et encore le lendemain. La revanche, remportée après une préparation plus aboutie, lui permet de démontrer ses progrès. Son combat le plus important reste, selon lui, celui contre Mame Ndieumbane en 1992, pour un cachet d’environ 1,3 million de FCfa. Son plus gros cachet intervient plusieurs années plus tard contre Tyson.
Prévu à six millions de FCfa, son cachet est finalement porté à sept millions après le versement d’une avance d’un million, accompagné d’un autre million offert par la promotrice Elizabeth Diouf. Après ses deux dernières défaites contre Lac de Guiers 2 et Balla Gaye 2, Moustapha Guèye est atteint par la limite d’âge (45 ans). Son jubilé est organisé le 8 août 2010 au stade Demba Diop. Il passe le témoin à Gris Bordeaux.
Bien avant la fin de sa carrière, Moustapha Guèye avait commencé à préparer sa reconversion. Il s’était lancé dans les affaires avec le Gie « Lambji », dirigé par l’une de ses épouses. Il crée ensuite Tiger Productions, sur les conseils de Mbaye Fall. Cette structure lui permet de s’investir dans l’organisation de combats. Elle participe notamment à l’organisation des affiches Zale Lô-Niabaly au stade Assane Diouf et Khadim Ndiaye-Boy Kaïré, deux rendez-vous qui avaient suscité un grand intérêt.
Le jeunot de Mbaye Guèye s’est également essayé au documentaire. À Paris, alors qu’un ami étudiant et lui regardaient l’un de ses combats, ils rencontrent un Français intéressé par la lutte sénégalaise. Le projet se concrétise autour de son combat contre Mor Fadam. Une équipe séjourne durant un mois à Dakar pour suivre son quotidien : plage, musculation, massage et préparation du combat.
Tiger Productions et reconversion
Le reportage lui rapporte plusieurs millions de FCfa, en plus du cachet versé par le promoteur. Moustapha Guèye participe aussi au film « L’Appel des arènes », inspiré du livre d’Aminata Sow Fall. Avec Tyson, il fait partie des principaux acteurs. Il y joue le rôle d’un lutteur chargé d’encadrer un jeune et de convaincre ses parents de la noblesse de la discipline. Le film comporte également des séquences consacrées au « bàkk » et au folklore de la lutte traditionnelle sénégalaise.
Avant même de dénouer son « nguimb », Moustapha Guèye avait également occupé la présidence de l’Association des lutteurs. Il passera ensuite le témoin à Khadim Gadiaga, puis à Boy Kaïré et, plus tard, à son poulain Gris Bordeaux. En 2007, il avait par ailleurs affiché des ambitions politiques en déclarant son intérêt pour la mairie de la Ville de Dakar.
Le 21 février 2026, l’ancien directeur technique de Fass franchit une nouvelle étape dans sa reconversion. Il est élu président de la Ligue de Dakar de la Fédération sénégalaise de lutte à l’issue d’un scrutin organisé à l’Arène nationale de Pikine. Il devance Doudou Diagne Diécko, président des amateurs de lutte. En parallèle de cette responsabilité, Moustapha Guèye continue de partager son expertise à travers les médias.
Présent régulièrement sur les plateaux de télévision consacrés à la lutte, il s’est imposé comme l’un des consultants les plus sollicités de la discipline. De lutteur à dirigeant, en passant par la production, le cinéma et les médias, Moustapha Guèye a ainsi construit une nouvelle vie autour de la lutte, discipline qui a façonné son parcours et demeure au cœur de son quotidien.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ

