À la présentation du livre « Dabakh, la pédagogie de la bonté » de Sidy Diop, mardi 6 octobre au Musée des Civilisations noires, il n’aurait simplement pas fallu raconter par le texte cet océan d’excellence que symbolise le saint homme. Les images de Serigne Abdoul Aziz Sy Dabâkh sonnaient aussi nécessaires, d’autant plus qu’il s’agit d’une figure qui fait carte postale du Sénégal. D’une collection fournie par le fonds d’archives du service Documentation du « Soleil », l’exposition « Dabakh, l’intemporel » conte une aventure humaine sacrée.
Posture impériale, le regard méditatif, les mains dans le dos, Serigne Sidy Ahmet Sy Dabakh visite avec solennité l’exposition «Dabakh, l’intemporel », installée sur la coursive ouest du Musée des Civilisations noires. Présenté par « Le Soleil », le parcours de 20 panneaux d’images d’archive et de coupures de presse raconte des tranches de vie de son vénéré et défunt père, Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh. Aux côtés du fils de Dabakh, ses neveux Serigne Habib Sy, fils du khalife Serigne Babacar Sy Mansour et Serigne Abdoul Ahad Mbacké Gaïndé Fatma sont tout aussi attentifs et pleins d’égards. Ces augustes visiteurs, avec le Dg du « Soleil » Lamine Niang et une flopée de personnalités d’envergure, suivent les explications de l’archiviste et curatrice de l’expo « Dabakh, l’intemporel », Khadija Dioh. Soudain, comme par un heureux sortilège, Serigne Sidy Ahmet Sy se délie.
Son sourire ne cache plus rien de son allégresse. Devant l’image de son père avec le roi Fayçal, prise lors du fameux Congrès islamique de La Mecque en 1965, le fils arbore une mine si épanouie qu’il en a contaminée toute l’assistance. « Mais comment avez-vous eu cette photo ?! Ah cet épisode a véritablement consacré l’aura internationale de Dabakh. Le monde islamique était absolument ébloui par tant de sagesse, de savoirs et de maîtrise de la langue arabe par un homme noir », s’est exclamé, affectueusement ému, Serigne Sidy Ahmet Sy.
La banalité de l’instant et la spontanéité du geste révèlent une fierté simple d’un fils envers un père qu’il a partagé avec toute une nation. Une nation que Dabakh, cette lumière consensuelle, a guidée autant par l’exemple que par le précepte.
Dabakh, un guide. Un vrai.
Dans ce chapitre de la Première partie du parcours, on y rappelle, en effet, comment Dabakh, un ressortissant du Sénégal indépendant depuis seulement 5 ans, a placé son pays dans un rang enviable sur la carte du monde islamique et, par-là, enchéri sa diplomatie naissante. Dans ce Congrès islamique mondial de La Mecque, au-delà de son éloquence et de sa prestance, Dabakh a assuré d’une autorité religieuse qui associe maîtrise des sciences islamiques, probité morale, appel à l’union et engagement pour la communauté. Autant dire que le saint homme s’y révélait, dans un parfum de déclaration de politique générale. Dans le chapitre suivant, Serigne Sidy Ahmet reconnaît encore son père, ce religieux qui élève le travail au rang d’expression de foi. Sur une photo datée de 1955, l’honorable fils de Maodo recevait la Médaille agricole des autorités coloniales pour son engagement dans la culture de la terre et le développement rural. Prolongeant le legs de son père, Dabakh a toujours considéré le travail comme une source de dignité et de liberté. Les revenus de ses exploitations agricoles servaient notamment à entretenir ses écoles coraniques, à l’hébergement de ses étudiants et à aider les démunis.
Pourtant, tel que nous le raconte toujours la Première partie, Serigne Abdou Aziz Sy hérite du khalifat dans une succession marquée par le deuil. Le regard de Serigne Habib Sy devient plus concerné, devant la nécrologie de Serigne Babacar Sy (décédé le 25 mars 1957) et Serigne Mansour Sy (le 29 mars suivant). Le premier est l’homonyme de son père, l’actuel khalife, et le second son grand-père paternel. C’est après leur décès que Dabakh hérite le khalifat et installe son aura qui lui survit encore aujourd’hui. Dabakh devait se positionner comme un continuateur digne de la tradition d’excellence de sa famille. L’expo montre comment il y a été initié. Par la naissance, d’abord, avec sa vénérable ascendance (Seydi El Hadj Malick Sy et Mame Safiatou Niang). Ensuite, par la formation. L’expo nous présente ainsi ses formateurs : son père, puis Serigne Médoune Cissé, Serigne Hady Touré et Serigne Birahim Diop. Une culture qu’il a forgée et enchérie par la suite avec conviction et sacerdoce.
L’exposition montre l’œuvre littéraire de Dabakh, rassemblée dans « Diwâan », avec pas moins de 12.112 vers, répartis à travers 358 pièces et 110 strophes faites de panégyriques, oraisons, exhortations, etc. Toujours avec les mêmes yeux de l’enfant admiratif, Serigne Sidy Ahmet Sy poursuit le parcours en contemplant l’album-photos de son père. De Dabakh plus jeune. De sa descente du paquebot au Port de Dakar, à son arrivée du pèlerinage de La Mecque en compagnie de Thierno Seydou Nourou Tall. Du sage homme entouré de ses neveux Serigne Mansour Sy Boroom Daara Yi, Serigne Cheikh Tidiane Sy Al Makhtoum et Serigne Abdou Aziz Sy Al Amine, lors d’un Gamou. Dabakh, avec le roi du Maroc Hassan 2, le 27 mars 1964, à l’inauguration de la Grande Mosquée de Dakar.
Le guide religieux dans les journées de prières qu’il organisait souvent au profit du pays, des pays musulmans en conflit, etc. Dabakh face aux chefs d’État et de gouvernement, lui qui a traversé en leader protecteur 4 décennies de la vie sociopolitique du pays. Mawlanâ Abdoul Aziz Sy Dabakh est aussi raconté dans cette exposition, naturellement, par ses rapports cordiaux avec les autres familles maraboutiques. On l’y voit dans une franche complicité Baay Seydi Thiaw Laye, Serigne Saliou Mbacké, El Hadj Barro Ndiéguène, Serigne Fallou Mbacké ou encore Seyda Mariama Niass qu’il chérissait comme sa propre fille, entre autres. Que dire de son poème consacré à Cheikh Ibrahima Niass Baay, qu’il considère par « le soleil de la religion qui illumine toutes les communautés dans l’islam… ». Dabakh aura assurément traversé son temps avec une parole simple ou féconde, une autorité tranquille et une attention constante portée à l’autre. C’est ainsi que le saint homme était naturellement un médiateur et un régulateur social convenu. La « méthode Diacksao » a été en ce sens labellisée, notamment lors de la crise universitaire de 1988, où il a aménagé son village de résidence en plateforme de dialogue actif entre étudiants, syndicats, opposition et pouvoir.
Dabakh, un dénominateur commun sénégalais
L’exposition rappelle par ailleurs son rôle primordial dans la résolution de la crise de 1993 qui connut l’assassinant de Me Babacar Seye, du trouble après le Plan d’austérité Sakho-Loum, du conflit entre le Sénégal et la Mauritanie en 1989, etc. « À propos de cette crise avec nos frères de la Mauritanie, je me rappelle comment mon père nous mobilisait pour dire des prières. Je me souviens que, au plus fort de la crise, il a quitté Diacksao jusqu’à la route qui mène à Saint-Louis par la droite et à Dakar par la gauche. Il a médité, a confié que la situation a malheureusement dégénéré avant d’ordonner au chauffeur de se rendre au Palais de la République. Le travail de médiation qu’il a entrepris ensuite a été crucial pour le retour à la paix », a révélé Serigne Ahmet Sy ibn Dabakh, qui a dit toute sa gratitude au « Soleil » pour avoir si bien honoré la mémoire de son père par cette exposition, mais aussi par la publication du livre de Sidy Diop, « Dabakh, la pédagogie de la bonté ».
Par Mamadou Oumar KAMARA

