Réunies autour de l’exposition « L’éveil des synergies », vingt-sept artistes de l’Association des plasticiennes du Sénégal proposent une traversée dense des imaginaires féminins. Entre peinture, tissage, collage et assemblage, leurs œuvres racontent des histoires de transmission, de mémoire et de résistance. L’expo est visible à la Galerie nationale d’art à Dakar jusqu’au 28 mars 2026.
Il faut s’arrêter un moment devant « Lumière éternelle ». Pas seulement regarder. S’arrêter. Dans ce tissage où une mère tient son enfant contre elle, Khady Diop Sow représente, d’abord, la maternité. Ensuite, elle la laisse irradier. Le bébé repose dans les bras maternels comme une promesse fragile. Oui, une flamme qui touche petits et grands. Elle force l’attention. La matière textile absorbe la lumière puis la renvoie doucement. Et l’on comprend soudain que l’exposition commence bien dans ce geste ancestral où une femme transmet la vie. Mais avançons. Ce n’est que le début. Le regard glisse vers deux autres présences féminines. D’abord « La femme pensive » : un visage baigné de bleu, suspendu dans une sorte d’évasion intérieure, la main posée au menton comme pour retenir une pensée qui s’échappe. Tout y respire la méditation. Puis vient « Angoisse ».
Le corps s’y contracte, le visage porte la trace d’une douleur intérieure. La technique de Aïcha Sambou y frappe par sa force. La matière vibre, comme si l’émotion elle-même avait trouvé sa texture. Ici, la femme ne médite plus mais lutte.
Éclats féminins
Pour l’artiste plasticienne, le papier n’est pas seulement un support. Elle est la substance même de l’œuvre, patiemment transformée. « Je travaille surtout avec du papier recyclé. Je le roule, je le découpe, je le façonne. Tout se joue ensuite entre les couleurs, les ombres et la lumière », explique-t-elle. Mais au-delà de la technique, l’artiste porte un propos. Son travail s’ancre dans une réflexion sur la condition féminine. « Mon thème principal, c’est la maltraitance de la femme. À travers mes œuvres, j’essaie de traduire cette souffrance, mais aussi la résistance et la dignité des femmes », confie-t-elle. Parallèlement, Aïcha s’attache à faire revivre des objets du quotidien issus de la culture diola. « Je restaure aussi certains outils que les Diolas utilisaient autrefois, comme la poterie ou la vannerie, qui sont malheureusement en voie de disparition », souligne l’artiste.
Dans ce travail de mémoire, le papier reste pourtant la base de tout. « Je pars toujours du papier pour donner la forme. Je n’utilise pas beaucoup de peinture », précise-t-elle, fidèle à cette esthétique où la matière brute parle d’elle-même.
C’est dans cette atmosphère empreinte d’intimité que prend forme « L’éveil des synergies », une exposition collective réunissant vingt-sept artistes de l’Association des plasticiennes du Sénégal (Aps). Le vernissage a eu lieu le jeudi 12 mars 2026 à la Galerie nationale d’art à Dakar, en écho au mois de mars dédié aux droits et à la célébration des femmes. Le titre pourrait sembler théorique. Mais dans la salle, tout est concret. Tout est langage. Accrochées aux murs, les œuvres ne restent pourtant pas immobiles. Elles vivent dans le regard des visiteurs. Chez Khady Diop Sow, la question de la transmission revient d’ailleurs avec une autre pièce intitulée « Transmission », où le tissage devient une vraie calligraphie. Les fils s’entrelacent comme les récits que les femmes ont toujours portés, parfois dans l’ombre. Cette mémoire silencieuse affleure aussi dans « Dieu merci » de Maïmouna Dieng, ex-directrice de l’École internationale de coiffure du Sénégal, reconvertie dans les arts plastiques et les arts visuels. Les tableaux, composés de papiers matchés et de la colle, possèdent une texture organique. La surface est faite de fragments assemblés, comme si l’artiste reconstruisait patiemment une histoire à partir de traces. Au milieu, des écritures en arabe. L’artiste explique que cette série d’œuvres s’inscrit aussi dans une démarche spirituelle. Une manière, pour elle, de rendre hommage à la source même de toute création. « J’ai présenté des tableaux sur Allah et le Prophète Mohamed (S.A.W.). Pour moi, c’est une manière d’honorer celui qui m’a permis de créer. C’est lui qui m’a donné la capacité de choisir des couleurs, de peindre, d’imaginer. Le grand créateur, c’est Allah », confie-t-elle.
Le contexte du moment renforce encore cette intention. « Nous sommes en période de Ramadan. C’était important pour moi de faire un tableau spécialement pour cela », ajoute l’artiste. La palette chromatique qu’elle déploie n’est pas anodine. Chaque couleur porte une symbolique précise. « Le bleu renvoie à la mer, au ciel, à la clarté. Le jaune, c’est le soleil, la lumière qui brille. Et quand ces couleurs se mélangent, elles donnent du vert, qui symbolise l’espoir », explique-t-elle. Un peu plus loin, Fatima Baldé brouille les frontières entre disciplines. Dans « Deebo » et « Le Renouveau », collage, peinture et tissage cohabitent dans une même respiration visuelle. Les matières s’entrecroisent, refusant toute hiérarchie entre art textile et peinture. Avec « Kawral », vaste toile de 105 sur 140 centimètres, elle prolonge cette recherche dans une composition où la couleur circule librement. La peinture de Aminata Sall semble quant à elle guidée par l’idée de passage. Dans « Beauté à force » et « La traversée », réalisées à l’acrylique, les formes suggèrent un mouvement intérieur, comme si les figures traversaient une épreuve pour atteindre une forme d’équilibre.
Cette idée de mouvement devient un rythme chez Marème Ndiaye. Dans « Séance de tam-tam », la toile bat au tempo d’un tambour invisible. Les formes vibrent, les couleurs s’entrechoquent. Avec « Transhumance », l’artiste élargit encore la perspective : la peinture se fait récit de déplacement, évoquant ces migrations qui façonnent les sociétés africaines.
Un regard féminin pluriel
Le thème de l’évasion apparaît ensuite chez Coumba Ndiaye. Dans « Évasions, empreinte », la peinture cherche une sortie, une respiration. L’artiste poursuit ce dialogue dans « Emprise », où une silhouette féminine, parée d’une taille basse, occupe l’espace avec une présence ambiguë, entre fragilité et affirmation.
Mais certaines artistes choisissent des chemins plus inattendus. Ruth Illa, par exemple, mêle broderie, fil métallisé et acrylique dans « Nihilisme lunaire », une œuvre où la surface scintille comme un ciel nocturne. Dans « Soundjata », elle associe pagne, fer forgé et crochet, convoquant la mémoire épique de l’Afrique mandingue.
L’héritage culturel traverse également les œuvres de Mame Korka Ndiaye. Dans « L’art sans frontières », un arbre tissé en laine s’élève comme une métaphore de la croissance. Tandis que « Masque Bambara » rappelle la puissance symbolique des formes rituelles africaines.
Chez Ndèye Siga Ndiour, la notion de collectif est une architecture visuelle. « Forces réunies » superpose plusieurs tableaux dans un même ensemble, comme pour matérialiser l’idée d’une énergie commune. Le regard, lui, devient central dans les toiles de Alice Bintou E. H. Sidibé, notamment « Regard » et « Jungle », où les formes donnent l’impression d’observer le spectateur autant qu’elles sont observées.
Cette vigilance trouve un écho spectaculaire dans « Vision » de Thiané Laye Fall. Un œil monumental domine la toile, comme s’il surveillait le monde. L’exposition glisse ensuite vers la sculpture avec Madjiguène Diakhaté, qui recrée la danse « Ndawrabine » à partir d’un assemblage de perles. Les formes affichent un perpétuel mouvement. Le monde !
Le parcours se poursuit sur une note plus grave. Dans « La mer souffre », Agnès Mbom Faye évoque la pollution marine. Les couleurs se troublent, les formes se délitent. La beauté laisse place à l’inquiétude. Ces œuvres ne disent pas tout du travail des artistes. Mais elles convergent vers l’esprit de « L’éveil des synergies , à un moment où les voix féminines, longtemps tenues à l’écart de l’histoire de l’art, s’affirment avec une force nouvelle. Et, à travers toutes ces démarches, l’exposition rappelle que la création artistique peut être un espace de résistance et de mémoire.
Le texte curatorial de Idrissa Diallo le résume d’ailleurs avec justesse : « L’art devient un moyen de raviver des histoires parfois mises à l’écart et de redonner une visibilité à ces héritages silencieux. » Et dans cette constellation d’œuvres, chaque artiste apporte sa voix. Ensemble, elles composent ce que l’exposition appelle un « regard féminin pluriel » capable d’élargir notre compréhension du monde. Jusqu’au 28 mars 2026, la Galerie nationale d’art ouvre ses portes à cette exposition.
Par Adama NDIAYE

