Ancien enfant de troupe du Prytanée militaire de Saint-Louis, passionné de lutte avant de devenir écrivain, Pathé Dièye construit une œuvre traversée par la mémoire, la quête de sens et l’attention portée aux choses simples. Entre roman, poésie et slam, il cherche moins à raconter le monde qu’à écouter les voix qui le composent.
Pathé Dièye se présente comme un « sérieux collectionneur de rêves », un curieux qui cherche « le sacré dans les choses simples », une « trace d’éternité tentant de vivre à hauteur de sa lumière ». Derrière ces mots, il y a une manière d’habiter le monde. Celle typique d’un écrivain qui observe, questionne et transforme ses expériences en matière littéraire. Avant le monde des livres, Pathé a été un enfant des Parcelles Assainies.
Dans cette banlieue dakaroise, il grandit entre deux univers. D’un côté, une famille attachée au savoir et à la discipline. De l’autre, une enfance de quartier rythmée par les jeux, les défis et les aventures quotidiennes. Il se souvient des billes, des « mbégués », des combats de lutte et des journées passées dehors avant de retrouver les cahiers. Il fallait apprendre à concilier ces deux mondes.
Le jeune Pathé pouvait rentrer à la maison avec « une bouteille de billes, un ballon dégonflé », les pieds couverts de poussière après des heures de jeu, puis obtenir le lendemain les meilleures notes en classe. Cette enfance de liberté et d’exigence a façonné un caractère où la curiosité intellectuelle côtoie l’énergie du terrain. Mais il y avait aussi l’arène.
Avant les livres, il y a eu la lutte, comme cet « Appel des arènes » qui, comme un tocsin, ne cessait de l’appeler. « Patherson » (son sobriquet) raconte avec amusement que son grand-père maternel l’appelait Tyson en raison de ses qualités de lutteur. « La force des bras et la technicité ont mué pour se faire encre et plume. Peut-être… », sourit-il.
Une phrase qui résume une trajectoire d’un enfant qui a changé d’arène sans abandonner le goût du combat. Ce rapport aux mots commence très tôt. Son enfance est peuplée de « dictionnaires particuliers ». Son père, son frère aîné et un ami beaucoup plus âgé remplissaient ce rôle. Lorsqu’il rencontrait un mot inconnu, il allait chercher sa signification auprès d’eux avant de l’inscrire dans un carnet.
Le savoir circulait aussi dans les conversations. Sa relation au livre est un héritage familial. Chez lui, l’ouvrage mérite respect et attention. Son père répétait une consigne simple : les livres ne se cornent pas, on n’écrit pas dessus. Cette éducation a construit une relation intime avec la lecture. Pathé garde encore l’image des livres anciens de son père, conservés avec soin malgré les années, avec leurs pages jaunies et leur odeur particulière.
« J’ai commencé à lire comme on entre dans un lieu saint », explique-t-il. Lire constitue dès lors une rencontre avec soi-même, et une manière de trouver des outils pour comprendre et transformer le monde. L’écriture, elle, s’impose progressivement. Pathé ne se rappelle pas son premier texte. Il se rappelle plutôt les nombreux carnets remplis de ratures, de vers inachevés, de fragments et de rêves conservés.
Écrire est devenu une manière d’enregistrer ce qui traverse son esprit et ce qui attire son regard. « L’acte d’écrire est depuis longtemps un appareil photo pour moi », dit-il. Les premières voix qui l’ont poussé vers l’écriture ne sont pas celles des grands auteurs, mais celles de son enfance. La voix de sa mère qui l’encourageait à lire. Celle de son frère aîné qui écrivait et déclamait des poèmes dans la maison. Celle de son père expliquant une règle de grammaire à partir d’un objet du quotidien ou d’une scène ordinaire.
« J’ai écrit un roman, je ne sais pas de quoi ça parle »
« J’ai eu envie d’écrire pour que ces voix, jamais, ne s’éteignent dans ma tête », confie-t-il. Cette phrase résume peut-être le moteur profond de son œuvre. Écrire, c’est conserver une mémoire, prolonger une transmission et donner une nouvelle existence à ceux qui ont contribué à construire son regard. Plus tard, des écrivains comme Yasmina Khadra, Driss Ksikes, Elif Shafak, Milan Kundera ou Frankétienne nourrissent son imaginaire.
Mais Patherson refuse l’idée d’une vocation construite de manière linéaire. Le roman, dit-il, ne relève pas d’un choix calculé. « Il m’est tombé dessus », affirme-t-il. Son premier roman, « J’ai écrit un roman, je ne sais pas de quoi ça parle », porte déjà cette volonté de sortir des cadres habituels. Le titre lui-même traduit son rapport particulier à la création.
Derrière cette apparente provocation se cache une réflexion sur les récits politiques, sur la manière dont les sociétés racontent leurs histoires et sur la complexité des vies humaines. Le livre est né d’un travail de réflexion sur les récits du politique. Pathé Dièye y interroge la tendance à réduire les réalités sociales à des chiffres alors que les existences humaines sont beaucoup plus complexes. Il observe aussi ces espaces sénégalais de rencontre que sont les « cars rapides », les carrefours, les lieux religieux et les territoires traversés par les confréries.
Dans son écriture, les personnages ordinaires occupent une place centrale. « Ils font la vie. Enlevez-les, il ne reste plus rien », assure-t-il. Son regard se pose sur ceux qui composent la société dans sa diversité, ceux dont les histoires sont parfois peu visibles mais qui racontent une époque. Cette attention au quotidien traverse aussi sa poésie. Dans « L’irrésistible attrait de l’ordinaire », Pathé Diéye choisit de faire du simple une matière poétique.
Pour lui, la poésie permet de dépasser l’idée de banalité et de regarder autrement ce qui semble insignifiant. Le recueil est aussi une forme de résistance. L’écrivain explique avoir voulu lutter contre « la dictature de l’ailleurs et du plus » comme promesse permanente d’un bonheur futur. Il célèbre au contraire l’ici et maintenant, l’ordinaire comme espace possible des rêves, des utopies et des transformations.
Avec « Accoucher de soi », il poursuit cette exploration intérieure. Le titre traduit une naissance artistique et personnelle. Cet « accouchement » représente une rébellion face aux injonctions à être, une recherche de liberté et une affirmation progressive de sa voix. Le recueil marque pour lui une étape où il assume davantage son ton et sa posture d’auteur. La poésie et le slam occupent une place importante dans cette construction. Ils prolongent son rapport premier à la voix.
Chez Patherson, les mots sont aussi faits pour être entendus, partagés et incarnés. Son style, il refuse de le considérer comme définitif. Il évolue avec lui. Aujourd’hui, il revendique la spontanéité et l’abandon. Il écrit partout : dans les cimetières, au sport, au milieu de la nuit, au marché, à l’église, à la mer. Mais derrière l’écrivain qui affirme sa voix demeure le doute. Un doute qu’il considère comme nécessaire.
« Si la vocation est une partition musicale, le doute en est le refrain », explique-t-il. Cette interrogation permanente nourrit son exigence d’être fidèle à ce qui résonne en lui et de rester sincère dans son écriture. Pathé Dièye évolue ainsi entre plusieurs univers : chercheur, romancier, poète, slameur et observateur de la société. Son parcours raconte une transformation.
L’enfant qui luttait dans les rues des Parcelles Assainies n’a pas abandonné le combat. Il l’a simplement déplacé. Désormais, son arène est celle des mots. Ses adversaires sont les questions, les idées reçues et les oublis. Ses armes sont l’encre, la poésie et les histoires qu’il porte. Écrire pour lui reste une manière de garder vivantes les voix qui l’ont construit.
Par Amadou KÉBÉ

