Sélectionné dans la section « Un certain regard » au Festival de Cannes, « Ben’imana » met en scène en 2012 un tribunal populaire « gacaca » dans un village où les douleurs du génocide restent vives. Vénéranda affirme pardonner et refuse de poursuivre les tueurs, tandis que sa sœur Suzanne tient à ce que les choses soient dites et jugées, tout comme sa fille Tina, qui ne connaît pas son père. De fil en aiguille, la parole se libère. Rencontre avec Marie-Clémentine Dusabejambo, qui explique la démarche du film.
La cinéaste Marie-Clémentine Dusabejambo souligne que le film est né d’un long cheminement, intime et collectif : « Il fallait parcourir ce chemin de se découvrir nous-mêmes pour envisager comment nous représenter, d’abord en mots, puis en images». Pour elle, le Rwanda tout entier a dû chercher « un langage compréhensible et utilisable par tout le monde », butant sur « le manque de mots pouvant porter ce que les gens ressentaient, quel que soit le côté où ils se trouvaient». Le cinéma devient ainsi un laboratoire de langage et d’écoute.
Le défi était d’aborder le génocide sans se limiter à la dénonciation ni enfermer les personnages dans une dualité simpliste. « Notre défi, en tant que cinéastes, était de trouver ces mots, que ce soit dans le langage artistique ou dramatique : comment approcher ce sujet sans tomber dans la dénonciation. Il fallait intégrer la dimension personnelle : comment puis-je raconter la communauté tout en donnant sa place à chaque voix, même celle que je désapprouve ? », relève-t-elle. Il s’agit de « prendre distance et écouter l’autre, sa version », seule manière de comprendre « l’émotion qui accompagne les mots ».
D’où la dimension chorale du film, où chaque personnage apporte sa part de vérité et de fragilité. Avant même d’écrire, Dusabejambo a mené un patient travail d’écoute : « Ce fut le premier travail sur le film : prendre le temps d’écouter, de regarder, d’interpréter. Cela commençait par moi-même, parce que ce film, c’est vraiment comme une école, pour apprendre de ma communauté ». Elle ne pouvait espérer une parole authentique que si elle se montrait elle-même sincère. Si certaines choses se sont perdues avec le temps, « l’émotion traverse les décennies écoulées » et appelle les cinéastes rwandais à « prendre le temps d’aller à la rencontre de ces non-dits, pour pouvoir les interpréter ».
La question de la parole structure aussi la mise en scène. Dusabejambo assume les gros plans sur les bouches, les regards et les espaces du village : « Oui, c’était très important de donner la parole, dans toutes ses dimensions : les expressions dans le regard, les expressions du décor et aussi les expressions dans les espaces ».
Esthétique de la sobriété
Premier long métrage de la réalisatrice et premier film comme chefs de poste pour la plupart des techniciens rwandais, « Ben’imana » repose sur une esthétique de la sobriété : « Il fallait que le décor ne parle pas plus que la vie, plus que le corps humain, et même le costume, il fallait vraiment bien doser, pour qu’à chaque fois il y ait un équilibre. Donc c’était ça la parole, que ce soit dans le costume, dans les espaces, dans le corps. Il fallait que tout parle et que ce soit aussi la parole prononcée ».
Le conflit entre Vénéranda, qui choisit le pardon, et sa sœur Suzanne, qui réclame que tout soit dit, illustre la complexité de ce « rendez-vous avec la parole ». Pour la cinéaste, « à chaque fois que tu prononces une parole, il faut l’éprouver, il faut la vivre ». Le pardon ne peut être un slogan ; il doit être mis à l’épreuve des actes et de la communauté : «Même si on est des individus, on vit en communauté, et il faut que la communauté aussi juge par les actions », souligne-t-elle. La parole libérée n’est pas une fin en soi, mais un processus qui expose chacun à la réponse de l’autre. Le film ouvre aussi une brèche vers l’imaginaire, à travers deux figures fantomatiques : la grand-mère, et une femme voilée de noir qui semble marcher sur la crête de la folie.
La grand-mère évoque le 16 avril 1973, moment clé de l’institutionnalisation de la discrimination contre les Tutsis, prélude au coup d’État de Juvenal Habyarimana et, à terme, au génocide. Dusabejambo inscrit ainsi la violence dans une continuité historique : « Une semence qu’on sème et qui est nourrie et qui prend de l’ampleur. Il y eut une série d’étapes après 73 », soutient la cinéaste. Quant à la femme voilée, elle incarne les identités brisées par la honte et la culpabilité. La réalisatrice convoque un proverbe en kinyarwanda : « Une expression en Kinyarwanda dit que la douleur ne tue pas. Elle te rend malheureuse ou mauvaise ou elle te transforme en animal. », ajoute-t-elle.
Cette femme ne sait pas où sont ses enfants, « et elle porte la honte de savoir que ce sont ses frères qui les ont tués et qu’elle n’a pas su les protéger. C’est une identité qui s’est cassée ». « Ben’imana » est, selon Dusabejambo, un film « sur ce qui nous sépare mais aussi sur ce qui nous répare ». L’enfant qui naît est appelé par une expression signifiant « que la nation vive » ou « l’enfant vivra ». « Cela veut dire qu’il y a des choses du passé qu’on ne peut pas comprendre, que de toute façon, on ne peut pas tout comprendre. Ce qui nous répare, c’est quand on se dit à chaque décision qu’il faut avancer.
Voyage collectif
Il y a des choses qu’on ne peut pas réparer, mais la décision d’avancer, ça nous appartient. C’est un voyage collectif, mais il doit être ancré dans l’individuel », nous apprend la réalisatrice. Dans cette perspective, la libération de la parole a une dimension quasi thérapeutique, sans que le film se réduise à un discours de guérison. Pour Dusabejambo, « une parole qui se libère est déposée dans le cœur de quelqu’un d’autre. Quand on parle, on s’adresse à quelqu’un. Si ce n’est pas reçu, il y a un travail à faire ! »
Le film est dédié « à nos mères », figures ambivalentes, soutien et refuge, mais parfois rempart qui bloque la parole : « Oui, une mère reste une mère, aimante et parfois blessante. Chaque mère peut se retrouver dans le personnage de Vénéranda. »
Enfin, « Ben’imana » regarde vers les jeunes générations, qui refusent de porter les catégories de Hutus et de Tutsis : « Après le génocide, ça a été aboli. Il faut comprendre que cela reviendrait à porter le poids des histoires familiales. Personne n’a envie d’avoir cette étiquette. »
Olivier BARLET


