À l’approche du Magal, une ancienne chanson de Fatou Guéwel, « Serigne Modou Moustapha », a retrouvé une nouvelle circulation sur les réseaux sociaux, faisant remonter dans les fils d’actualité une voix que beaucoup de Sénégalais avaient connue à l’époque des cassettes et des grandes heures du mbalax, mais que les nouvelles générations découvrent désormais sur leurs téléphones. Cette résurgence numérique offre surtout l’occasion de retrouver Fatou Guéwel elle-même, une artiste qui a traversé plus de trois décennies de musique sénégalaise.
Les réseaux sociaux ont cette manière particulière de faire dialoguer les époques, en mettant sur le même fil une chanson sortie plusieurs décennies auparavant et les productions d’artistes qui appartiennent à une génération née avec Internet, si bien qu’un morceau ancien peut soudainement retrouver une audience considérable auprès de jeunes auditeurs qui n’ont pas connu les circonstances de sa création. C’est dans ce mouvement que « Serigne Modou Moustapha », chanson de Fatou Guéwel consacrée à Serigne Modou Moustapha Mbacké, premier khalife de Cheikh Ahmadou Bamba, a retrouvé une visibilité nouvelle à la faveur du Magal, rappelant au passage que certaines œuvres ne disparaissent pas véritablement lorsqu’elles restent attachées à une mémoire religieuse et culturelle suffisamment forte pour être régulièrement réactivée.
Mais derrière cette chanson qui revient, c’est surtout une femme que l’on retrouve. Fatou Guéwel est l’une de ces artistes dont la carrière permet de comprendre une transformation profonde de la musique sénégalaise, depuis une époque où les chanteurs construisaient leur réputation grâce aux cassettes, aux cérémonies, aux passages à la télévision et aux tournées, jusqu’à celle où un morceau peut renaître des années après son enregistrement à travers une vidéo publiée sur un réseau social.
Débuts dans les cérémonies
Née Fatou Binetou Diouf à Dakar en juin 1964, elle grandit dans une famille de griots, dans un environnement où la musique accompagne les principaux évènements de la vie sociale et où la parole chantée constitue autant une forme de divertissement qu’un moyen de transmettre une histoire, de célébrer une personne, de rappeler une filiation ou d’exprimer une appartenance religieuse et culturelle.
Elle commence très tôt à chanter dans les baptêmes et les cérémonies avant de rejoindre une troupe de danse théâtrale, ce qui signifie que, bien avant de connaître les projecteurs, les studios et les grandes scènes, elle avait déjà appris à mesurer la relation particulière qui unit une voix à ceux qui l’écoutent. Cette origine est importante pour comprendre la suite de son parcours, car Fatou Guéwel n’a jamais complètement séparé la carrière artistique de cet univers dans lequel elle a grandi, et même lorsque son nom est devenu celui d’une vedette populaire, son répertoire a continué de porter les traces d’une culture où le chant sert à raconter, à honorer, à rappeler les valeurs et à inscrire les individus dans une mémoire collective. En 1992, elle rejoint l’Ensemble lyrique traditionnel du Théâtre national Daniel Sorano et fonde la même année le Groupe « Sope Noreyni », franchissant alors une étape qui la conduit progressivement de l’espace des cérémonies vers celui de la carrière professionnelle, dans un Sénégal où les institutions culturelles, les orchestres et les groupes constituaient encore les principales portes d’entrée vers une carrière musicale durable.
Un répertoire mouride
Le véritable tournant intervient au milieu des années 1990, lorsqu’une prestation à la télévision nationale contribue à accroître sa visibilité et que les tournées à travers le pays permettent à son nom de se rapprocher du public, avant que « Santa Ti Cheikh Ibra Fall », en 1994, puis « Fiirndé Santa Bamba », l’année suivante, l’installent parmi les grandes voix féminines de la scène sénégalaise. Elle quitte alors l’Ensemble lyrique traditionnel pour se consacrer entièrement à sa carrière, choix qui marque le passage d’une artiste encore liée à une structure collective à une chanteuse qui assume désormais son propre nom, son propre répertoire et la responsabilité d’une carrière dont les contours vont rapidement dépasser les frontières du pays. Elle arrive également à un moment particulier de l’histoire de la musique sénégalaise, lorsque les femmes occupent une place de plus en plus visible dans un secteur où les grandes figures masculines dominent largement la scène, et son parcours, aux côtés de chanteuses comme Khar Mbaye Madiaga ou Kiné Lam, montre qu’une artiste pouvait imposer une personnalité forte sans avoir besoin de renoncer aux codes culturels qui avaient contribué à sa formation. Son répertoire est fortement marqué par la religion, avec des chansons consacrées à de grandes figures du mouridisme, notamment Cheikh Ahmadou Bamba, Cheikh Ibrahima Fall et Mame Diarra Bousso, mais il ne s’arrête pas à la louange religieuse, puisque la chanteuse s’intéresse également à la famille, aux parents, aux femmes, aux rapports entre les individus et aux valeurs qui structurent la vie sociale. Cette dimension est essentielle pour comprendre la longévité de son répertoire, parce qu’une chanson qui s’inscrit dans la mémoire religieuse ou familiale ne dépend pas entièrement des modes musicales du moment, et peut continuer à être reprise, écoutée ou recherchée longtemps après sa sortie lorsque les circonstances lui offrent un nouvel espace de diffusion. « Serigne Modou Moustapha » appartient précisément à cette catégorie, mais son retour récent sur les réseaux sociaux dit finalement davantage sur la persistance de Fatou Guéwel que sur la chanson elle-même. Car la chanteuse a connu une carrière suffisamment longue pour voir son propre univers musical se transformer autour d’elle. Lorsqu’elle commence à connaître le succès, la cassette est encore le principal support de diffusion de la musique populaire sénégalaise, et un nouvel album représente alors un évènement qui peut engager tout un réseau de boutiques, de vendeurs, de radios, de cérémonies et de passionnés qui se chargent de faire circuler les chansons jusqu’à ce qu’elles deviennent familières.
Elle connaît ensuite les tournées internationales, notamment aux États-Unis, en Italie et en France à partir de 1996, tandis que son album « Fatou », publié à l’international par Stern’s Music, contribue à faire connaître son univers auprès de la diaspora et d’un public étranger. Cette ouverture internationale n’est pas une rupture avec son identité, car ce que Fatou Guéwel emporte avec elle sur les scènes étrangères est précisément cette musique qui porte les traces de son environnement, de sa langue, de ses références religieuses et de la tradition dont elle est issue. Elle voyage avec son identité plutôt qu’elle ne cherche à la dissimuler. Au fil des années, son répertoire s’enrichit avec notamment « Santeti Mame Diarra Bousso », « Fonk Sa Waajur » et, plus tard, « Borom Khayra », tandis que sa place dans la mémoire musicale sénégalaise se consolide à mesure que les chansons quittent l’actualité immédiate pour entrer dans un patrimoine que les générations suivantes pourront à leur tour retrouver. C’est là que la trajectoire de Fatou Guéwel devient particulièrement intéressante. Les cassettes ont disparu, les Cd ont perdu leur centralité, les studios se sont modernisés et les réseaux sociaux sont devenus une partie intégrante de la carrière des artistes, tandis que les plateformes numériques ont introduit une nouvelle manière d’écouter qui permet à une chanson enregistrée plusieurs décennies auparavant de se retrouver, au même moment, à côté d’un morceau sorti la veille. Pour Fatou Guéwel, cette transformation a produit un phénomène assez particulier, car ses chansons ont changé de support sans perdre leur capacité à circuler.
Une seconde vie
Le retour de « Serigne Modou Moustapha » pendant le Magal illustre cette nouvelle vie des anciennes chansons, mais il rappelle surtout que Fatou Guéwel a construit son répertoire sur des thèmes qui possèdent une durée qui dépasse largement celle des modes musicales. Fatou Guéwel est aujourd’hui à cet endroit. Et lorsqu’une voix comme la sienne revient aujourd’hui dans le fil d’un téléphone, au milieu des productions d’une génération qui n’était pas encore née lorsqu’elle enregistrait ses premiers succès, ce n’est finalement pas le passé qui revient demander sa place au présent. C’est le présent qui découvre qu’il avait déjà une mémoire.
Avec « Mbarass », Fatou Guéwel a tellement fait danser les Sénégalais que certains, qui se déhanchaient à l’époque dans les « fuural » et les « wàcce bâche » après les baptêmes et les mariages, ont depuis eu le temps de se marier, d’avoir des enfants… et de revenir danser sur la même chanson avec leurs propres enfants.
Par Amadou KÉBÉ


