Dans « Mbaam Dictateur », roman satirique majeur, publié en 1997 aux Éditions Présence Africaine, Cheik Aliou Ndao imagine la métamorphose d’un dictateur en âne pour mieux ausculter les mécanismes de la tyrannie, la servitude des élites et la fragilité des grandeurs humaines. Sous le rire de la fable se dessine une redoutable réflexion sur le pouvoir et sa vanité.
Imaginez un dictateur qui, au terme d’une existence consacrée à faire plier les hommes, se réveille soudain dans la peau d’un âne. Il lui reste la mémoire de ses grandeurs, le souvenir des palais, des génuflexions, des courtisans, des discours où son nom revenait comme une incantation. Il se souvient des hommes qui baissaient les yeux, de ceux qui applaudissaient trop fort et de ceux qui avaient appris, pour survivre, à approuver avant même d’avoir compris. Seulement voilà. Il n’a plus de trône. Plus de cortège. Plus de fonctionnaires à terroriser. Plus de peuple à convoquer. Il a quatre pattes, des sabots, un dos qu’on peut charger et une bouche qui ne sait plus que braire.
Drôle. Mais on aurait tort de rire trop vite. Dans cette mésaventure zoologique, il y a quelque chose de beaucoup plus cruel qu’une plaisanterie. L’homme, qui croyait posséder les autres, découvre ce que signifie appartenir à quelqu’un. C’est dans ce renversement, à la fois burlesque et métaphysique, que Cheik Aliou Ndao installe son roman « Mbaam Dictateur ». La trouvaille pourrait n’être qu’une belle invention. Elle est en réalité une machine littéraire d’une remarquable précision. « Seule la fiction permet à l’homme d’accepter ce que la raison rejette », affirme l’auteur dans son roman. Il ne fait seulement pas tomber un tyran. Il lui retire jusqu’à l’apparence de l’homme exceptionnel. Le dictateur est nu. Et pire encore, il est ridicule. Il n’existe peut-être pas de chute plus politique que celle-là. Les tyrannies ont besoin de majesté.
Un âne venu d’ailleurs
Elles aiment, les titres interminables et les mots qui grandissent l’homme jusqu’à lui donner une stature presque surnaturelle. Le romancier entreprend précisément de supprimer cette hauteur. Il fait descendre le dictateur. Très bas. Jusqu’à la poussière. Le titre du roman contenait déjà cette insolence. Mbaam, en wolof, signifie l’âne. À ce nom de bête, le romancier accole le mot « dictateur », comme si deux réalités que l’ordre politique s’efforce habituellement de séparer venaient soudain se confondre. D’un côté, la puissance, la souveraineté, l’apparat. De l’autre, l’animalité, la servitude, le corps exposé aux coups et aux travaux. La littérature politique africaine a souvent affronté le spectre du tyran. Après les indépendances, lorsque les promesses d’émancipation se sont parfois muées en régimes autoritaires, le roman s’est trouvé investi d’une tâche que le journalisme ne pouvait toujours accomplir. Il lui fallait dire la confiscation des espérances, l’érosion des libertés, la corruption des idéaux, l’installation du parti unique, l’obéissance transformée en système et la peur devenue méthode de gouvernement. De Mongo Beti à Ahmadou Kourouma, de Henri Lopes à Sony Labou Tansi, le pouvoir a ainsi pénétré la littérature africaine comme une maladie dont il fallait chercher les symptômes dans les corps, les institutions et les consciences. Mais Cheik Aliou choisit une voie oblique. Il ne fait pas comparaître le tyran devant un tribunal. Il le fait comparaître devant le rire. C’est plus subtil. Le pamphlet accuse. La satire désarme. Le tyran peut répondre à l’accusation. Il peut la censurer, la retourner, la faire passer pour une calomnie. Il est beaucoup plus difficile de lutter contre une image qui s’est logée dans les esprits. Une fois que le despote est devenu un âne, quelque chose de sa majesté est irrémédiablement perdu. Il peut encore être dangereux, mais il n’est plus sacré.
L’animal, dans les littératures du monde, n’a jamais été seulement une créature zoologique. Depuis les fables antiques, il sert de masque à l’homme afin de mieux dévoiler celui-ci. La Fontaine n’écrivait pas véritablement sur le renard, le lion ou le corbeau. Il écrivait sur notre vanité, notre lâcheté, notre appétit, notre ruse et notre servitude. Orwell n’avait pas besoin de faire prononcer le mot « révolution » par des hommes pour écrire une parabole politique d’une portée universelle. Cheik Aliou Ndao s’inscrit dans cette grande tradition, mais il ne la reproduit pas.
Son âne vient d’ailleurs. Il vient d’un imaginaire où le monde visible n’est pas séparé hermétiquement du monde invisible, où la parole des ancêtres peut encore agir sur le destin des vivants, où le devin n’est pas un simple personnage exotique, mais l’intercesseur d’un ordre du monde que la rationalité politique du tyran ne saurait épuiser. La chute de Mbaam n’est donc pas seulement politique. Elle est cosmologique. L’homme, qui s’était cru maître de tout, découvre qu’il n’est pas maître de l’ordre du monde. Et ce quelque chose peut prendre la forme la plus dérisoire qui soit. Un âne.
Mais « Mbaam Dictateur » n’est pas seulement remarquable par son architecture politique. Il l’est aussi par sa matière linguistique. Et cette dimension mérite qu’on s’y attarde, parce qu’elle touche à l’une des grandes blessures, mais aussi à l’une des grandes libertés, de la littérature africaine moderne.
Cheikh Aliou Ndao est un écrivain wolof qui écrit aussi en français et qui a fait de la circulation entre ces deux langues une véritable pratique de création. Le roman français procède du texte wolof « Mbaam aakimoo ». Cette donnée n’est pas secondaire. Elle change notre manière de lire l’œuvre. Car le français de l’écrivain n’est pas tout à fait un français qui aurait simplement accueilli quelques mots en wolof. C’est un français travaillé par une autre mémoire. Il porte le pli d’une oralité, la cadence d’une parole, la densité du proverbe, la logique d’une image qui ne vient pas nécessairement du même imaginaire que celui de la langue française classique. L’une des grandes illusions de la littérature coloniale fut de croire qu’une langue pouvait transporter une civilisation sans être elle-même transformée. Les grands écrivains africains ont progressivement retourné cette croyance.
Conversation avec le wolof
Ils ont pris la langue française, non pour s’y installer docilement, mais pour la déplacer. Kourouma l’a cassée. Cheik Aliou Ndao la met en conversation avec le wolof. Il ne s’agit plus seulement de savoir quelle langue écrit. Il s’agit de savoir quelle vision du monde parvient à habiter la langue. C’est pourquoi les proverbes, les tournures, les images et les inflexions de la tradition orale prennent chez lui une importance qui excède l’ornement. Ils sont des condensés de civilisation. Ils portent une sagesse qui ne s’expose pas en concepts, mais en images. Le roman ne théorise pas la tyrannie. Il nous la fait éprouver à travers son envers grotesque. Le dictateur, devenu âne, entre alors dans une autre géographie. Il rencontre ceux qu’il n’avait peut-être jamais véritablement vus. Voilà peut-être l’humiliation suprême du souverain absolu. Cette découverte est presque métaphysique. Elle rejoint une vérité ancienne, celle de la vanité des grandeurs humaines. Les civilisations ont produit d’innombrables récits sur cette disproportion entre l’ambition de l’homme et la brièveté de son passage. Les pyramides elles-mêmes n’ont pas sauvé les pharaons de la mort. Les empereurs romains ont disparu sous leurs propres statues. Les conquérants qui prétendaient faire trembler les siècles ne sont souvent plus que des noms dans des manuels. Le pouvoir est toujours provisoire. C’est l’homme qui l’oublie.
Par Adama NDIAYE

