À l’écran, elle habite les personnages comme on habite une mémoire. Révélée au grand public par son interprétation de Ndiss dans Timis-l’Or noir d’EvenProd, Fatwa Fall, connue sous le nom de Black Fatwa, appartient à cette génération d’actrices qui considèrent le cinéma moins comme un métier de lumière que comme une discipline intérieure. Derrière le succès de la série se dessine le parcours d’une artiste qui préfère la vérité du jeu à l’éclat de la célébrité, et qui rêve d’offrir au cinéma sénégalais une voix pleinement souveraine.
L’actrice Fatwa Fall est un talent à l’état pur. Dans son jeu, tout y est : l’expression du visage, l’intensité des émotions, la puissance du regard, la justesse du geste.
Dès son apparition dans la saison 1 de la série « Timis- l’Or noir » d’EvenProd, c’est sa présence qui séduit le plus, qualité infiniment rare que les grands directeurs de la photographie traquent durant toute une carrière.
Dans la peau de Ndiss, son personnage avance sur une ligne de crête, quelque part entre la blessure et la rédemption. Comme le crépuscule auquel renvoie le mot « Timis », elle évolue dans une lumière entre chien et loup, là où les certitudes s’effacent pour laisser place aux nuances.
Fatwa Fall habite son personnage avec une précision émotionnelle qui dissout progressivement la frontière entre la fiction et le réel. Chez la jeune actrice, un regard possède parfois davantage de force qu’un long dialogue. Une respiration, un léger recul du visage, une infime variation dans la voix suffisent à déplacer toute une scène. Son jeu procède moins de l’exubérance que de la retenue.
Pourtant, lorsqu’on la rencontre, rien ne laisse présager cette intensité dramatique. Le sourire est franc, le rire spontané, la parole posée. Derrière cette sérénité se cache cependant une conviction forgée de longue date car le cinéma n’a jamais été un simple rêve.
« J’ai toujours compris que c’était plus qu’une passion. C’est cette flamme qui m’a toujours animée », affirme-t-elle.
Cette phrase éclaire tout son parcours. Là où beaucoup évoquent la passion comme un sentiment, elle parle d’une responsabilité. Son vocabulaire surprend par sa profondeur. Elle convoque le travail, la spiritualité, l’apprentissage, la renaissance. Chez elle, l’art ne relève ni du folklore ni des paillettes : « Je ne suis pas une star. Je veux devenir une artiste accomplie. »
Une solide expérience
La nuance est fondamentale. À une époque où la visibilité semble parfois tenir lieu de talent, Fatwa Fall revendique exactement l’inverse. Elle préfère la maîtrise à la notoriété, la discipline à l’exposition permanente, l’œuvre à l’image.
Cette quête prend racine très tôt. Bien avant les plateaux de tournage, il y a la danse, les spectacles scolaires, le théâtre, les festivals culturels. Enfant, elle explore déjà les multiples langages du corps. Au collège, elle rejoint une troupe théâtrale, découvre la scène comme un laboratoire des émotions et multiplie les expériences. La danse contemporaine affine son rapport au mouvement ; le théâtre lui enseigne la respiration du texte ; les voyages notamment en Allemagne et au Portugal élargissent son horizon artistique.
Puis viennent les études aux Beaux-Arts, le passage au Théâtre national Sorano, les castings, les refus, les répétitions interminables et ce patient compagnonnage avec le métier qui façonne les véritables comédiens.
Rien, pourtant, ne lui sera offert. Les obstacles, elle les évoque sans emphase. Sa taille, d’abord. « J’ai raté des rôles seulement parce que j’étais petite de taille. J’avais le jeu d’une adulte, mais j’avais la taille d’une jeune fille de dix ans », se rappelle-t-elle, souriante.
Dans une industrie où l’image décide parfois avant le talent, cette remarque aurait pu décourager plus d’une vocation. L’actrice choisit l’attitude inverse. Elle apprend très tôt que le véritable adversaire n’est pas la concurrence, mais le renoncement.
À cette première épreuve s’en ajoute une autre : celle du regard social. Être artiste. Être femme. Être musulmane. Au Sénégal, cette équation demeure parfois chargée de préjugés. Elle n’en fait pas un discours militant : « On est directement collées avec une étiquette. Ce sont des combats que l’on mène en silence. »
À cela s’ajoutent les tentations d’un métier où les raccourcis existent toujours. Lors d’un séjour à l’étranger, certaines propositions lui promettent peut-être une ascension plus rapide. Elle refuse. « L’essentiel pour moi est que je n’ai pas succombé à tout ça. J’essaie de tenir le cap et d’être focus sur mes objectifs », confie-t-elle.
Cette fidélité à ses principes irrigue également son interprétation de Ndiss. Car si le personnage fascine autant, c’est précisément parce qu’il ne se réduit jamais à une fonction dramatique. Sous les apparences d’une femme opaque se cache une histoire faite de blessures, de loyauté, de protection et d’une quête obstinée de liberté.
« Je partage avec elle le sens de la famille, la loyauté. C’est une jeune femme qui veut se libérer des chaînes sociétales. Elle se cherche », explique l’actrice.
L’identification n’est pourtant jamais totale. Fatwa Fall veille à maintenir cette distance indispensable entre l’interprète et le personnage. Elle refuse la confusion. L’actrice emprunte à sa propre mémoire émotionnelle sans jamais abandonner sa personnalité : « Il y a du vrai Fatwa comme il y a du faux dans l’incarnation de ce personnage. »
« Je suis née pour transmettre »
Le succès rencontré par Timis aurait pu la pousser vers la facilité des projecteurs. Là encore, son discours surprend. Elle ne parle presque jamais de popularité. Elle préfère évoquer la responsabilité que crée la reconnaissance.
« Je suis née pour transmettre », affirme-t-elle.
Trois mots seulement. Mais toute sa vision du métier tient dans cette profession de foi.
Cette volonté de transmission explique sans doute la multiplicité de ses engagements. Fatwa Fall n’est pas uniquement comédienne. Elle est également directrice artistique, entrepreneure, évolue dans l’univers de l’esthétique et participe à la dynamique du Hub « Artiste Du Daanu ». L’horizon qu’elle dessine dépasse largement sa propre carrière.
Lorsqu’elle parle de ses rêves, Fatwa ne dresse pas la liste des rôles qu’elle souhaiterait décrocher ni des récompenses qu’elle espère un jour recevoir. Son ambition épouse une géographie plus vaste. Elle imagine déjà les films qu’elle réalisera, les artistes qu’elle accompagnera, les esthétiques qu’elle contribuera à faire émerger et, surtout, l’image qu’elle souhaite offrir du Sénégal au monde.
« Je veux devenir l’une des plus grandes directrices artistiques et réalisatrices dans le monde. J’ai envie de contribuer au développement culturel et aux conditions des artistes de mon pays », dit-elle.
Pour l’artiste, le cinéma sénégalais ne doit plus chercher sa légitimité ailleurs ; il doit devenir lui-même un centre de gravité : « Nous avons des histoires, des langues, des esthétiques, des traditions, des imaginaires et des talents qui n’appartiennent qu’à nous. »
Ça, elle a raison de le dire car les grandes cinématographies se sont toujours imposées en assumant leur singularité. Le néoréalisme italien n’a jamais cherché à imiter Hollywood. La Nouvelle Vague française n’a demandé la permission à personne pour révolutionner le langage cinématographique. Plus récemment, les cinémas sud-coréen, iranien ou nigérian ont conquis leur place mondiale en revendiquant leur identité.
« L’avenir de notre cinéma repose sur trois piliers : la formation, la discipline et la transmission », énumère Fatwa.
Trois mots qui reviennent comme un refrain. La formation pour maîtriser l’art. La discipline pour durer. La transmission pour bâtir une industrie plutôt qu’une succession de carrières individuelles.
La trace qu’elle aimerait laisser ? Sa réponse surprend une nouvelle fois : « Cette trace ne se mesurera pas au nombre de films dans lesquels j’aurais joué ni au nombre de récompenses que j’aurais reçues. J’aimerais laisser une manière de penser le cinéma. »
Rares sont les artistes qui parlent déjà d’héritage au début de leur ascension. Plus rares encore ceux qui envisagent cet héritage sous l’angle des idées plutôt que de la gloire.
À l’heure où le cinéma sénégalais cherche de nouveaux visages capables de conjuguer exigence artistique, profondeur de jeu et vision culturelle, Fatwa Fall apparaît moins comme une révélation passagère que comme une promesse durable.
Une actrice, certes. Une directrice artistique en devenir, assurément. Mais surtout une femme qui a compris que le septième art ne consiste pas seulement à raconter des histoires. Il faut leur donner une âme.
Par Adama NDIAYE

