Avec « Destin impérial », publié en 2024 chez L’Harmattan, Oumar Dia livre un ouvrage de 625 pages qui tient à la fois de l’essai politique, de la réflexion prospective et de la méditation sur la puissance. Électronicien, formateur et autodidacte, l’auteur y fait dialoguer science, technologie, intelligence artificielle, éducation, unité africaine et histoire. Une entreprise intellectuelle foisonnante, qui invite à discuter moins une doctrine arrêtée qu’une certaine idée de l’avenir du continent.
Une Afrique de plus d’un milliard d’habitants, riche de ressources, traversée d’énergies, de langues et d’intelligences, mais toujours morcelée lorsqu’il s’agit de peser sur la marche du monde. C’est dans cette contradiction que s’ouvre, en filigrane, la réflexion d’Oumar Dia dans « Destin impérial », 625 pages consacrées à la place que l’Afrique entend occuper dans le monde qui vient.
Il faut donc lui laisser la liberté de son ambition. Son livre ne se donne pas pour tâche modeste d’ajouter quelques pages à l’abondante littérature consacrée aux difficultés africaines. Il voudrait davantage. L’œuvre porte bien son titre.
Car il est question de destin, mais d’un destin qui ne tomberait pas du ciel. Chez Oumar Dia, l’avenir n’attend pas. Il se prépare, s’organise et se conquiert.
L’Afrique ne peut espérer une place nouvelle dans le concert des puissances sans revoir ses structures, former ses compétences et développer les moyens scientifiques et technologiques de ses ambitions.
Le parcours de l’auteur aide à comprendre cette manière de penser.
Autodidacte né à Podor
Oumar Dia est un autodidacte né à Podor, à la fois électronicien, homme de laboratoire, formateur et écrivain. Ce profil multiple se retrouve dans « Destin impérial ».
L’auteur ne raisonne pas en spécialiste enfermé dans un domaine. Il passe d’une question à l’autre, convaincu que les grands problèmes africains communiquent entre eux.
La faiblesse politique n’est pas séparée de la faiblesse économique. La dépendance technologique a des conséquences sur la souveraineté. L’insuffisance de la formation limite la capacité d’innovation. Et l’absence d’une véritable puissance scientifique finit par peser sur l’ensemble.
Au centre de l’ouvrage se trouve l’unité africaine. Le thème est ancien. Il a nourri les grands discours du panafricanisme, inspiré des générations d’intellectuels et animé les combats politiques du continent.
Mais Oumar Dia lui donne une orientation particulière. L’unité n’est pas seulement une affaire de mémoire commune ou de fraternité entre peuples. Elle doit produire des institutions, des capacités et une force collective.
L’auteur évoque ainsi une « unité macronationale » fondée sur des États appelés à être « fusionnés et maillés ».
La pensée renvoie naturellement à Cheikh Anta Diop. Chez l’auteur de « Les Fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire », l’unité politique du continent ne relevait pas davantage d’une simple aspiration sentimentale.
Elle constituait une condition de la survie et du développement de l’Afrique dans un monde organisé autour de grands ensembles.
Oumar Dia se situe, à sa manière, dans le prolongement de cette interrogation. Les contextes ont changé. Les défis aussi.
Le monde du professeur était marqué par les indépendances, la guerre froide et les premiers espoirs d’intégration africaine. Celui d’Oumar Dia est traversé par la révolution numérique, l’intelligence artificielle et la bataille mondiale autour des technologies.
Mais une même inquiétude traverse ces deux horizons : une Afrique politiquement fragmentée peut-elle réellement maîtriser son destin ?
Là où Cheikh Anta Diop plaçait la question de l’État fédéral au cœur de son projet, Oumar Dia insiste davantage sur les instruments contemporains de la puissance.
L’unité reste nécessaire, mais elle doit désormais s’accompagner d’une capacité scientifique et technologique à la hauteur des mutations du siècle.
L’un des aspects les plus actuels de « Destin impérial » est la souveraineté. Pendant longtemps, cette dernière s’est pensée à travers le territoire, l’armée ou les institutions. Ces dimensions demeurent essentielles.
Mais le monde contemporain a ajouté d’autres lignes de fracture. Qui produit les technologies ? Qui contrôle les données ? Qui conçoit les systèmes d’intelligence artificielle ? Qui possède les infrastructures nécessaires à la circulation et au traitement de l’information ?
Derrière ces questions techniques se joue une part considérable de l’autonomie des États. Oumar Dia y voit un enjeu majeur pour l’Afrique.
Le continent ne peut se satisfaire d’importer les technologies produites ailleurs.
L’unité, cette vieille idée qui ne meurt pas
Il doit former les compétences capables de les comprendre, de les adapter et, surtout, d’en concevoir de nouvelles.
L’intelligence artificielle, par exemple, ne constitue pas ici un simple outil informatique. Elle apparaît comme l’un des territoires où se prépare déjà une partie des rapports de force futurs.
« Ceux qui maîtriseront les technologies les plus avancées disposeront d’un avantage économique, scientifique et stratégique considérable », dit-il.
Dans l’ouvrage, l’auteur accorde également une place importante à la formation et à l’acquisition de compétences pluridisciplinaires. Il refuse, en substance, l’idée d’un savoir éclaté en territoires hermétiques.
L’ingénieur, le scientifique, l’économiste et le décideur politique doivent pouvoir se comprendre et travailler ensemble.
Cette question de la formation rappelle, là encore, une préoccupation chère à Cheikh Anta Diop pour qui, aucune renaissance africaine ne saurait se passer d’une élite scientifique capable de soutenir le développement du continent.
L’un des aspects les plus singuliers de « Destin impérial » réside dans la rencontre de registres rarement réunis.
D’un côté, l’auteur parle de science, d’électronique, de technologies avancées et d’intelligence artificielle. De l’autre, l’ouvrage accorde une place au mystère, au surnaturel et à une certaine dimension prophétique.
Cette coexistence surprend. Elle peut également déstabiliser un lecteur habitué à des frontières plus nettes entre la rationalité scientifique et les autres formes de pensée.
L’ambition et ses vertiges
Mais elle participe de l’identité du livre. Mais, Oumar Dia ne veut pas d’une Afrique qui accéderait à la modernité en se débarrassant de ce qui constitue la profondeur de son imaginaire.
Chez lui, la technologie n’implique pas l’effacement de la mémoire, encore moins l’abandon des grandes figures spirituelles qui ont façonné la conscience africaine.
Il cherche au contraire à renouer avec leur pensée, leur rapport au sacré et leur conception de la puissance, dans une démarche où la foi demeure le socle.
« Destin impérial » est un livre qui voit grand. C’est sa qualité première. Penser ensemble l’unité africaine, l’éducation, la science, la technologie et la puissance suppose de ne pas se contenter des réponses immédiates.Oumar Dia préfère ouvrir des perspectives.
Mais une vision, aussi stimulante soit-elle, finit toujours par rencontrer le terrain. Comment réunir politiquement des États aux histoires, aux institutions et aux intérêts parfois divergents ? Comment financer une véritable souveraineté scientifique ? Comment éviter que la révolution technologique ne creuse davantage les inégalités ? Comment transformer une ambition continentale en institutions capables de fonctionner ?Ces questions constituent la zone de friction entre le rêve et sa réalisation.
Amadou KEBE

