«L’art n’a pas de prix», cette phrase revient inlassablement dans la bouche des artistes peintres de l’île. Cette valeur inestimable fait que beaucoup d’entre eux continuent à s’y accrocher malgré les difficultés.
La peinture est l’une des principales activités à Gorée. A la rue Castel, l’art est au rendez-vous. Les tableaux d’arts font office d’ornement. Les couleurs vives ainsi que des peintures à l’image de l’Afrique sont mis en avant afin d’attirer les touristes, principaux acheteurs.
En ce début d’après-midi, Aly Thiam arrange la disposition de ses œuvres exposées à même le sol. Une situation qui est loin de ravir l’artiste. « Ce n’est pas valorisant pour nous d’exposer nos tableaux à l’air libre. La seule satisfaction que nous pouvons avoir est la reconnaissance de nos créations. Une galerie aurait fait l’affaire .Malheureusement l’espace fait défaut », se désole-t-il.
En dépit de ces entraves, l’artiste peintre continue à croire à son art : « tout le monde achète les tableaux. L’art est une chose qui n’a pas de prix. Tout dépend de la sensibilité de l’acheteur qui peut dépenser jusqu’à 25.000FCFA s’il estime que le tableau en vaut le coût », affirme le trentenaire. Plus de dix ans dans le métier, Aly Thiam espère faire connaître ses œuvres à travers des expositions.
La concentration est de mise non loin de l’emplacement d’Aly Thiam. Habillé d’une blouse kaki tachée de peintures, les yeux rivés sur sa toile, Massire Camara semble couper de tout. Sur une table comme support, des tissus en wax aux couleurs flashy sont éparpillée un peu partout sur son espace de travail. Dans ce bric-à bac, «Grand Mass» compte donner forme à sa toile.
Il se saisit d’un bout de tissus en wax puis à l’aide d’une glue et de son pinceau, il fixe le tissu de sorte à obtenir un résultat symétrique. «Le choix des bouts de tissu n’est pas anodin. J’essaie de jouer sur ces couleurs chaudes afin de taper à l’œil du client .Ils se vendent comme des petits pains, les touristes aiment bien cette touche d’originalité», explique-t-il.
Une singularité qui selon le sexagénaire différencie chaque peintre. «La peinture est l’une des principales activités commerciales de l’île. Mais nous avons tous notre touche artistique. Par exemple, ce tableau-là vous ne le verrez chez aucun autre peintre », renchérit-il fièrement.
Peintre depuis dix-sept ans, l’homme aux cheveux poivre-sel a eu à participé à deux biennales et se dit « polyvalent ».Il explique : «je fais de l’art figuratif, de l’abstrait et essaie de nouvelles choses tout en faisant parler le tableau d’art ».
Un art qui n’est pas sans difficultés. « Nous avons vraiment du mal à faire venir les clients jusqu’à nous. Les guides ne nous facilitent pas la tâche car ils devaient nous amener les acheteurs. Mais ils se font de plus en plus rares», se désole le trentenaire. Grand Mass espère plus de reconnaissance et de soutien de la part des autorités.
Des tableaux sablés
Libass Cissé et son fils Mouhamed sont l’un des rares artistes peintres qui possèdent une galerie. Située à quelques encablures de la maison des esclaves, la devanture de la galerie DecoAfrique attire l’attention. Une immense fresque représentant un esclave est représentée aux tons noirs et orange. Mais à y voir de plus près cette œuvre murale fascine de par la matière utilisée pour réaliser cette création. La peinture aux sables est la particularité de cette boutique d’art gérée par Père et Fils.

A l’intérieur de l’atelier, Mouhamed fait une petite démonstration à quelques touristes venus voir de plus près les tableaux. La concentration est à son maximum. Moha dessine une case à l’aide de la glue sur un support en bois. Après le dessin, il saupoudre du sable de couleur blanche sur le tableau. Il dépoussière un peu et l’œuvre prend immédiatement forme. D’autres œuvres de ce style sont accrochées aux murs, des cadres avec des dégradés de couleurs tels qu’orange noir, jaune gris ou encore gris noir.

Libasse discute avec des clients un peu plus loin. «Chaque type de sable vient d’un endroit spécifique. Par exemple le sable à la coloration jaune vient des Niayes, celui de couleur orange provient de la Mauritanie, le sable marron de Dakar et le sable noir des Mamelles. C’est grâce à cette diversité que nous créons nos tableaux sablés », explique le peintre.
Ce savoir-faire, Libasse l’a appris au fil des années : «Je n’ai pas fait de longues études. J’ai été formé sur le tas et maintenant j’exerce ce métier depuis une trentaine d’année », confie-t-il.
Un métier qui n’est pas sans obstacles d’après le quinquagénaire. « Notre principale difficulté est la concurrence déloyale. Les hôteliers achètent nos tableaux pour les revendre. Ce n’est pas normal car l’art est notre seule source de revenus», avoue-t-il avec une pointe d’amertume.
Malgré les aléas du métier, ces artistes continuent à s’accrocher à la peinture dans l’espoir d’une vie plus colorée.
De l’or dur
« Rien ne se perd, rien ne se crée tout se transforme », les artistes se sont attribués cette célèbre formule de Lavoisier. L’art sur l’île se fait aussi avec des objets recyclés. Vieux Mbodj fabrique des figurines avec du recyclage. «Tout ce qui est déchet, je l’utilise afin de lui donner une nouvelle vie », a déclaré le quadragénaire. Il affirme que c’est un art où il ne faut pas hésiter à «se salir les mains». Né dans une famille d’artistes, le jeune homme a vite trouvé sa voie en contribuant au bien de l’environnement.

Antoine Gomis s’active aussi dans la récupération .Lejeune homme transforme des vieux chargeurs, d’anciennes télécommandes afin de donner à ces objets une seconde vie. «Les fils, les disjoncteurs, les batteries sont inspiré de l’être humain». Une inspiration qui selon l’artiste contribue à réduire la pollution de l’île.
Babacar Dramé contribue aussi à sa manière à réduire les déchets. Le recyclage de bouteilles de verre ou encore en plastique en objet d’art est la vocation de « Baye Fall Samouraï ». Il use d’un procédé bien particulier pour ses œuvres. «J’utilise du sable et y ajoute du colorant. Je remplis les bouteilles de ce mélange et je fais des dessins afin de les rentre plus attrayantes». Le sieur affirme qu’il est l’un des rares artistes à faire de la bouteille d’art sablée.
L’art a une valeur inestimable pour ces artistes qui transforment les ordures en or dur.
Arame NDIAYE


