Initiateur de « Xalimagraph », Mame Mor Gaye, dit Baay Xalima, s’est imposé comme une figure de la calligraphie des xassaïdes au Sénégal. Formé au daara et profondément ancré dans la voie mouride, il associe discipline religieuse, respect des enseignements et exigence artistique. À travers ses œuvres et sa présence sur les réseaux sociaux, il fait vivre un héritage spirituel où l’écriture est à la fois dévotion, transmission et travail de création.
Dans sa chambre, l’espace de travail de Mame Mor Gaye, dit Baay Xalima, est entièrement organisé autour de l’écriture. Des tableaux calligraphiés occupent les murs, notamment des passages de la xassida « Matlabul Muqarabil Asnaa », réalisés avec une grande précision. Sur la table, des cahiers manuscrits, des livres religieux, des feuilles de brouillon et des outils de travail sont rangés avec soin. Des pots d’encre et des plumes de différentes tailles complètent cet environnement entièrement dédié à la calligraphie.
Assis à son bureau, il adopte une attitude posée. Sa manière de s’exprimer reste mesurée, avec des phrases construites sans précipitation. Il écoute attentivement avant de répondre, puis développe ses idées avec clarté. Ses mouvements sont discrets, souvent limités à la main droite, qui accompagne ses explications. Son regard reste concentré, empreint d’une forme de sérénité et de respect dans l’échange. « Le métier nécessite de la passion et de la patience. Il s’apprend aussi », dit-il.
Son parcours est profondément lié au daara. Il y reçoit un enseignement fondé sur la discipline, la mémorisation et l’écriture du Coran. Très tôt, il est formé à la rigueur du geste, à la précision de la main et au respect du savoir transmis. « Après la maîtrise du Coran, il fallait écrire tout le Coran sans le regarder. Il faut avoir une main propre, c’est-à-dire être calligraphe. C’est cette formation, aux côtés de mes aînés au daara, qui m’a forgé », explique-t-il.
Cette formation structure non seulement son écriture, mais aussi son comportement. Il conserve une attitude respectueuse, marquée par la retenue dans les paroles et la considération envers les aînés. Dans sa manière de parler, on retrouve une forme d’humilité et de reconnaissance envers ceux qui l’ont formé. Dans sa vie quotidienne, il incarne les valeurs souvent associées à la voie mouride : discipline, travail, respect des maîtres et attachement au savoir. Il parle peu pour s’imposer, mais davantage pour transmettre. Il évite les excès dans le discours et préfère laisser ses œuvres exprimer son engagement.
Le tournant de son parcours intervient pendant la période de la Covid-19. De retour chez lui après son passage au daara, il intensifie son travail d’écriture et commence à partager ses créations sur les réseaux sociaux. « Quand je suis revenu à la maison après le daara, pendant la Covid-19, j’ai commencé à m’y mettre concrètement et à partager mon travail sur les réseaux sociaux », raconte-t-il.
À cette période, il constate le manque de visibilité de la calligraphie des xassaïdes sénégalais sur les plateformes numériques. Il décide alors de contribuer à sa valorisation. « On ne voyait que les Arabes le faire et publier leurs œuvres sur les réseaux sociaux. C’est là que tout est parti, avec l’écriture des xassaïdes ».
Son travail s’inscrit progressivement dans une démarche de transmission. Il ne se limite pas à produire des œuvres, mais cherche aussi à faire connaître un héritage religieux et culturel. Le processus de création, lui, reste rigoureux. Il commence par la structuration de la page, avec des lignes servant de repères. Cette méthode lui permet de maintenir un équilibre dans l’écriture. « Le processus consiste d’abord à tracer des lignes droites sur le papier. Elles servent de guides pour l’écriture. À un moment, on est tellement rodé qu’on n’en a plus besoin ».
Avec l’expérience, il développe une grande maîtrise technique, même si certaines combinaisons de lettres demandent encore une attention particulière. « Dans mon cas, le « laam alif » est souvent compliqué à écrire », précise-t-il.
« À force de les écrire, les xassaïdes finissent par faire partie de nous »
Au fil des années, Mame Mor Gaye, dit Baay Xalima, a calligraphié de nombreux xassaïdes de Cheikh Ahmadou Bamba. Parmi eux figurent « Jaalibatul Maraaqib », « Mafatihul Bichri », « Matlabul Fawzayni », « Mawahibou Nafih », « Massalikoul Jinaan » et bien d’autres textes connus dans le monde mouride. À force de les recopier, il a développé un rapport particulier avec ces œuvres. « Quand on écrit une xassida plusieurs fois, on finit par le connaître. Certains passages restent dans la mémoire sans qu’on ne s’en rende compte », confie-t-il.
Pour lui, la calligraphie est aussi une manière de vivre les textes. Les longues heures passées sur une page lui permettent de se familiariser avec les vers et leur signification. « Souvent, quand je travaille sur une xassida, je ne me concentre pas seulement sur la beauté de l’écriture. Je fais aussi attention aux mots et à leur sens ».
Il explique que certaines œuvres lui demandent plusieurs jours de travail. Entre la préparation, l’écriture et les corrections, le processus peut être long. « Il y a des textes qui demandent beaucoup de temps. On les écrit ligne après ligne. À la fin, on a l’impression d’avoir passé plusieurs jours en compagnie de la xassida », explique-t-il, avant d’ajouter : « Certaines œuvres me restent au cœur. Quand je termine un travail, j’éprouve toujours un sentiment particulier, parce que j’ai passé beaucoup de temps dessus ».
Parmi les textes qu’il apprécie particulièrement de calligraphier figurent notamment « Jaalibatul Maraaqib » et « Mafatihul Bichri », même s’il précise ne pas avoir réellement de préférence. « Tous les xassaïdes ont leur importance. Chaque xassida a son enseignement, son message et sa beauté ».
Le numérique accompagne désormais son activité, sans remplacer le travail manuel. Il utilise des outils pour organiser et préparer certaines compositions, mais la main reste au centre de sa pratique. Dans la chambre, plusieurs tableaux illustrent son univers artistique. L’un d’eux présente des vers de « Wakaana Haqann », exécutés dans une écriture régulière et harmonieuse.
« Les arcanes du xalima »
D’autres œuvres témoignent des différentes étapes de son évolution. Il consacre de longues heures à cette activité, avec une régularité qui structure son quotidien. « Souvent, il m’arrive de me consacrer à l’écriture du matin au soir », dit-il. Cette constance reflète une forte discipline personnelle, héritée de son passage au daara et renforcée par sa conviction religieuse. Il considère la calligraphie comme une mission liée à la transmission du savoir. « Je lui consacre le plus clair de mon temps. Je suis passionné. Je ne regrette rien. Même lorsque je suis quelque part, l’envie d’écrire me presse. C’est un sacerdoce ».
Son rapport à la voie mouride se traduit également dans sa manière d’aborder le travail : patience, constance, respect de l’effort et valorisation du savoir. Il ne recherche pas uniquement la reconnaissance, mais œuvre aussi à la continuité d’un héritage spirituel. Les réseaux sociaux ont permis de donner une plus grande visibilité à son travail. Il y partage des œuvres liées aux xassaïdes et contribue à faire connaître une esthétique d’écriture enracinée dans la tradition sénégalaise. « Il y a une manière d’écrire propre au Sénégal. Je ne voyais personne la mettre en lumière. C’est pourquoi j’ai commencé à publier ».
Malgré cette exposition, il conserve une posture de retenue. Il insiste davantage sur la transmission que sur la notoriété. « Souvent, les œuvres que j’écris me restent au cœur. Mais le bonheur de les partager avec les gens me comble. Ce n’est pas l’argent qui compte », assure-t-il. Il reproduit parfois certaines œuvres afin de les rendre accessibles à un plus grand nombre, dans une logique de partage. « On ne peut pas écrire pour tout le monde. Alors, parfois, j’écris et je multiplie les exemplaires pour que chacun puisse avoir sa part », explique le calligraphe.
Dans son regard sur l’avenir, il insiste sur la continuité du savoir et sur la capacité des générations futures à perpétuer cet art. « Si tout ce que nous avons écrit disparaissait, il y aurait des gens capables de le réécrire, parce qu’ils portent cela dans leur âme ».
Enfin, il désigne son principal outil avec respect : la plume, le xalima, qu’il considère comme un prolongement de lui-même. « Le matériel le plus important, c’est le xalima, la plume, mon homonyme ».
À travers son comportement, sa discipline et son engagement, Mame Mor Gaye, dit Baay Xalima, incarne une figure chez qui la pratique artistique s’inscrit dans une démarche spirituelle, marquée par la rigueur, la modestie et la transmission.
Par Amadou KÉBÉ

