Roman d’une grande intensité, « Quand je serai morte » se déploie comme une traversée des zones les plus incandescentes de l’expérience humaine. Là où l’amour cesse d’être promesse pour devenir épreuve. Sous la plume acérée de Samba Oumar Fall, la passion se dépouille de ses oripeaux romantiques pour révéler sa nature la plus nue, prise dans l’étau des déterminismes sociaux, des fractures intimes et des forces invisibles qui gouvernent les destinées.
Pour les coeurs assoiffés, « Quand je serai morte » est un verre d’eau bien fraîche. Dans ce roman de 153 pages, le journaliste au quotidien national « Le Soleil », Samba Oumar Fall, en sus de narrer une passion contrariée, exhume, avec précision, les replis les plus sombres de l’âme humaine. À travers chacune de ses pages, on voit un miroir où se reflètent la fragilité, la jalousie, la foi et la fatalité, en une chorégraphie où la vie et la mort affichent une danse sur le même fil. Loin des romances consensuelles, le roman s’impose comme un théâtre métaphysique : les émotions s’y heurtent, se confondent, s’embrasent.
La passion y est à la fois salvatrice et destructrice, la jalousie se fait spectre, et la foi, fragile et tremblante, cherche un sens dans le chaos. S.O.F compose un univers où l’idylle devient une limerence, « la maladie d’amour » comme l’a chantée Santrinos Raphael, où la présence de l’autre se mesure à l’intensité du vide laissé lorsqu’il s’éloigne.
Le style de l’auteur, dense et incandescent, tient autant du souffle poétique que de la rigueur d’un enquêteur de l’âme. Point de surprise, S.O.F est un journaliste réputé. La narration, précise et sans concessions, frappe par ses ruptures et ses contrastes. Dans chaque phrase, sonne un éclat de vérité arraché à l’obscurité humaine.
Dès les premières pages, la figure de Victoria, oxymore même, surgit. Belle à la manière d’une icône, lumineuse au point de sembler venir d’un autre monde, elle incarne cette présence paradoxale où la grâce voisine avec la fracture intérieure. Sa silhouette, offerte aux regards des passants du Plateau, relève du mythe urbain : une beauté souveraine, pourtant brisée par une douleur que le monde ignore.
Le paradoxe
À travers Victoria, l’écrivain interroge l’une des grandes énigmes de la littérature : pourquoi l’amour, censé être la plus lumineuse des expériences humaines, conduit-il si souvent à la ruine des existences ? Cette interrogation révèle l’amour comme désir d’absolu et manque irréductible. Dans l’oeuvre de Samba Oumar Fall, il apparaît surtout dans sa confrontation avec les frontières humaines, familiales et sociales, qui rendent impossible l’aspiration à l’unité. L’idylle entre Victoria et Moustapha relève précisément de cette aspiration impossible. Deux êtres que tout rapproche intérieurement se trouvent séparés par une ligne invisible : celle de l’intol
érance humaine. Lui musulman, elle chrétienne. Ce n’est pas la religion qui les divise, mais la rigidité des hommes, toujours prêts à chercher des excuses en déformant les textes sacrés. L’union de leurs destinées, pourtant mûrie pendant deux décennies, se fracasse contre l’intransigeance maternelle. Le roman ne se contente pas de dénoncer l’intolérance ; il expose la tragédie intime qu’elle engendre. L’amour, ici, ne meurt pas de lui-même : il est assassiné par les structures symboliques de la société. Cette tension entre amour et interdiction rappelle les analyses de Søren Kierkegaard, pour qui la passion véritable s’éprouve toujours dans l’épreuve et le paradoxe (« Ou bien… ou bien » (1843). L’amour absolu ne peut exister qu’en affrontant l’impossible. Mais dans « Quand je serai morte », cet impossible devient insurmontable : Moustapha choisit le suicide, scellant la dimension tragique du récit.
La jalousie et les forces invisibles occupent également une place centrale dans l’économie symbolique du roman. À travers la maladie de Chérif, l’auteur introduit un motif profondément ancré dans l’imaginaire africain : celui du mysticisme et des puissances occultes. Brillant esprit promis aux plus prestigieuses universités du monde, Chérif est soudain frappé par une déchéance mentale inexpliquée. Cette oscillation entre rationalité et croyance confère au texte une dimension bien anthropologique. Elle rappelle que, dans certaines sociétés, la jalousie peut être perçue non comme un simple sentiment humain, mais comme une force agissante, capable de détruire les destins. Dans ce paysage de ruines affectives, la rencontre entre Victoria et Chérif, dans une taverne, prend une dimension profondément humaine.
Deux existences fracassées par des événements distincts se retrouvent dans une solidarité fragile. Leur amitié devient une forme d’amour silencieux, débarrassé des illusions romantiques. Ici, Samba Oumar Fall semble rejoindre la réflexion de Erich Fromm qui, dans « L’Art d’aimer » (1956), rappelle que l’amour n’est pas seulement passion, mais aussi compassion, attention à la vulnérabilité de l’autre.
Coeurs liés, destins séparés
Mais le roman ne s’arrête pas à la sphère sentimentale. Il explore aussi la faillite des institutions humaines. L’hôpital psychiatrique, décrit comme une « geôle » où les malades sont enchaînés et oubliés, révèle une autre forme de tragédie : celle de la marginalisation des esprits fragiles. Le monde moderne, censé protéger les plus vulnérables, apparaît ici défaillant. Le dénouement du roman culmine dans une tension poignante. Victoria, après des troubles psychiques, s’éteint après avoir confié une lettre à sa mère, un ultime cri écrit, où s’entrelacent reproche, douleur vive et une bouleversante quête de justice au-delà de la mort.
Peu après, animé par le besoin irrépressible de retrouver les lieux qu’ils avaient partagés, Chérif prend la route vers la taverne pour apprivoiser l’immensité du vide laissé par son amie. Mais en chemin, le destin le rattrape : un accident vient brutalement interrompre son élan.
Deux disparitions successives, comme si la fatalité s’acharnait à refermer le récit sur une double absence. Ce final pose une question vertigineuse : ces morts relèvent-elles du destin, de la responsabilité humaine ou d’une volonté divine ? La littérature, depuis Saint Augustin, n’a cessé de s’interroger sur ce mystère. L’homme agit-il librement ou n’est-il que le jouet d’un ordre supérieur ? Samba Oumar Fall laisse la question ouverte, préférant la suggestion au verdict.
« Quand je serai morte » n’est pas seulement un roman d’amour. C’est une méditation sur les tragédies invisibles qui traversent les existences : l’intolérance, la jalousie sociale, la fragilité mentale, l’abandon des institutions et la puissance irréductible du sentiment amoureux.
Au terme de cette lecture, il ne reste ni refuge ni apaisement, mais une empreinte tenace, presque corrosive.
Chez Samba Oumar Fall, l’amour se dérobe à toute fonction consolatrice. Il avance à découvert, sans protection, avec une intensité qui ne cherche ni à séduire ni à réparer. Il traverse les êtres, les pousse jusqu’à leur point de rupture et ne recule devant aucune conséquence. Le roman ne se referme pas, il persiste. Il laisse derrière lui une vibration sourde, comme une plaie qui refuse de cicatriser. L’amour n’y est pas sauvé, encore moins apaisé. Il s’y consume entièrement, et c’est dans cette consumation même qu’il acquiert sa densité la plus troublante, celle qui ne se dissipe pas une fois la dernière page tournée. Samba Oumar Fall est notamment l’auteur de « Un amour au fond de l’océan », « La misère des temps », « Mortelles solitudes », « Benjamin », « Taxi 359, du rêve américain au cauchemar » et récemment, « Ruptures et Promesses
Adama NDIAYE


