À la Galerie36 de Dakar, du 18 juillet au 13 novembre 2026, Moctar Ba présente « La Course », une exposition photographique qui prend l’univers des hippodromes sénégalais comme point de départ d’une réflexion sur la mémoire, la transmission, les lignées, le pouvoir et les circulations culturelles, avec le noir et blanc pour saisir les cavaliers, les pistes, les foules et les chevaux de l’hippodrome Ndiaw Macodou Diop de Thiès, avant d’élargir le regard vers une histoire équestre qui traverse le Sahel, l’Afrique et les territoires de la diaspora.
À la Galerie36 de Dakar, les photographies de Moctar Ba donnent d’abord l’impression d’un monde pris dans sa propre turbulence. Des silhouettes se détachent sur la piste, des cavaliers accompagnent leur monture, les corps se tendent vers la vitesse, les regards suivent une trajectoire dont l’issue se joue en quelques secondes. Le noir et blanc retire aux scènes les couleurs immédiates de l’hippodrome et concentre l’attention sur les formes, les contrastes, les attitudes et les rapports entre les hommes et l’espace. L’image sportive cède la place à quelque chose de plus vaste, c’est-à-dire une réflexion sur ce que les sociétés transmettent, conservent et réinventent. Le point de départ se trouve à Thiès, à l’hippodrome Ndiaw Macodou Diop, lieu central du projet photographique. Moctar Ba y observe le monde des courses dans toute sa diversité, depuis l’effervescence du jour de compétition jusqu’aux moments qui entourent la piste, avec les cavaliers, les éleveurs, les préparatifs et les relations patientes construites autour de l’animal. La course fournit l’action visible, tandis que le photographe cherche ce qui se joue autour d’elle. C’est précisément ce déplacement qui donne son intérêt à l’exposition. La photographie regarde un milieu, des habitudes, des savoirs et une culture qui possède une histoire ancienne. Le spectacle sportif est dans ce cas une porte d’entrée vers les récits qui l’ont précédé. Au Sahel, l’histoire équestre accompagne celle des royaumes et des empires. Les cavaleries du Mali, du Songhaï ou du Kanem-Bornou ont participé à l’organisation militaire et politique de grands ensembles territoriaux. Le cavalier représentait la mobilité, l’autorité et la puissance. La maîtrise de l’équitation appartenait à une culture du prestige et du commandement. Cette mémoire ancienne donne aux images de Thiès une profondeur supplémentaire. Sur une piste contemporaine, les enjeux ont changé, les règles aussi, mais certaines représentations demeurent. La compétition rassemble encore autour de l’animal une communauté de connaisseurs, d’éleveurs, de cavaliers et de passionnés. Les courses s’inscrivent dans une culture qui dépasse largement le résultat inscrit au bout de la piste. Le Sénégal conserve une tradition équestre particulièrement vivante, avec plusieurs races traditionnellement identifiées, parmi lesquelles le Mbayar, le Foutanké et le Mpar. Cette culture accompagne différents usages, du travail aux cérémonies, des déplacements aux compétitions. Pour Moctar Ba, cette histoire possède une dimension intime.
Né à Dakar en 1989 à l’Escadron Monté de la Garde Rouge, il grandit dans une famille profondément liée à l’équitation. Son père fut champion du Sénégal de saut d’obstacles et capitaine de l’équipe équestre militaire. Son apprentissage se fait notamment sur des chevaux Arabes-Barbes offerts par le roi Hassan II du Maroc. Cette filiation donne à « La Course » une résonance particulière. Le photographe connaît ses codes, ses exigences et ses histoires familiales. Moctar Ba connaît aussi ce que signifie grandir auprès de personnes pour lesquelles l’équitation représente une pratique, une discipline et une manière d’habiter le monde. La photographie lui permet de reprendre cette histoire avec une autre langue.
Au galop !
L’Atlas qui accompagne « La Course » donne toute sa mesure à cette ambition. Le projet suit les traces de la culture équestre depuis le Sahel vers différents territoires africains et diasporiques. Thiès, Louga et Saint-Louis côtoient Dakar, le nord du Nigeria, les hippodromes de la Barbade et de la Jamaïque, ainsi que des espaces équestres aux États-Unis, à Londres ou en Afrique du Sud. La géographie change, les pratiques prennent des formes différentes, les histoires locales se croisent, mais une même question demeure, celle de la circulation des hommes, des animaux, des savoirs et des héritages. Cette dimension diasporique est essentielle dans le projet pour dire que L’histoire du cheval ne s’arrête pas aux frontières du Sénégal. Elle accompagne des déplacements anciens et rejoint les récits de la diaspora noire, notamment dans les Caraïbes et aux États-Unis, où les traditions équestres ont également été façonnées par des populations noires et par des histoires de migration, de domination et de réappropriation. L’Atlas de Moctar Ba met ces espaces en relation et propose une lecture transatlantique de cette histoire. La ville occupe une place singulière dans » La Course ». L’hippodrome est un théâtre social où se rencontrent plusieurs générations, plusieurs métiers et plusieurs conceptions du rapport à l’animal. Avec « La Course », il revient vers un territoire qu’il connaît depuis l’enfance et lui donne une profondeur nouvelle. Le noir et blanc joue un rôle essentiel. Il retire aux images les éléments susceptibles de distraire le regard et fait ressortir les volumes, les lignes et les contrastes. Les photographies possèdent une élégance austère qui convient à cet univers de piste, de poussière, de corps et de vitesse. Le cadre donne aussi aux scènes une dimension sculpturale. La photographie accomplit alors une opération paradoxale. Elle saisit un monde fondé sur le mouvement et le transforme en image fixe. La course se déroule en quelques secondes, tandis que le visiteur peut rester longtemps devant une photographie et observer ce que l’œil du spectateur présent à l’hippodrome aurait capté dans la rapidité de l’événement.
Cette lenteur du regard permet de découvrir ce que la compétition laisse habituellement dans l’ombre. Tout cela appartient à « La Course ». Le titre lui-même possède une portée plus large que celle de la compétition. Une course implique une trajectoire. Elle suppose une origine et une destination. Elle évoque aussi le déplacement, la conquête, la transmission et le passage d’une génération à l’autre. Cette idée rejoint l’histoire personnelle du photographe. Moctar Ba élève aujourd’hui ses propres chevaux et nourrit le projet de les engager dans les courses. La photographie et l’élevage se rejoignent ainsi dans une même démarche. Il observe cette culture et participe lui-même à sa continuité. La force du projet réside précisément dans cette rencontre entre l’intime et l’historique. Une photographie peut montrer une scène de course tout en faisant surgir une question beaucoup plus vaste sur les héritages africains et leur devenir. La photographie est aussi comme une archive du présent. Elle conserve des visages, des corps, des lieux et des pratiques qui appartiennent à une réalité actuelle. Le photographe refuse ainsi de réduire le patrimoine à des objets conservés dans des vitrines. Il le cherche dans les lieux où les hommes continuent de le pratiquer.
La Galerie36 offre un autre espace à cette mémoire. Le visiteur quitte Dakar, au moins par le regard, pour rejoindre Thiès. Il découvre la piste, les cavaliers et les chevaux, avant de suivre les ramifications historiques du projet vers le Sahel et les territoires de la diaspora. L’exposition construit ainsi une géographie qui relie des espaces éloignés et fait circuler une même question autour de l’héritage et de la transmission. Le projet photographique acquiert aussi une dimension cartographique. Cette circulation traverse les siècles, les frontières et les générations. Elle relie les grands empires du Sahel aux hippodromes contemporains, les traditions sénégalaises aux cultures équestres de la diaspora, l’histoire familiale du photographe à son travail artistique. Sur les murs de la Galerie36, la vitesse est une matière photographique. Le noir et blanc transforme les scènes en fragments de mémoire. Les corps occupent l’espace, les pistes sont en vrai des lignes, les silhouettes se détachent et l’œil cherche les relations entre les personnages. Le résultat possède une beauté particulière parce que Moctar Ba laisse aux images le temps de parler. Et, dans cette économie du regard, une histoire considérable trouve sa place. Le cheval reste évidemment au cœur du projet, mais il agit surtout comme un point de passage vers les hommes. À travers lui se racontent les cavaliers, les familles, les éleveurs, les territoires, les migrations, les pouvoirs anciens et les pratiques contemporaines.
Par Amadou KÉBÉ

