Elvis Ntambua a l’air d’un golden boy. Rien, dans sa posture, ne semble trahir l’écrivain. Son allure soignée, son sourire constamment à la frontière de la réserve et de l’assurance, sa manière d’occuper l’espace avec une élégance naturelle renvoient davantage à l’image d’un jeune cadre promis à un brillant avenir qu’à celle d’un homme habité par les démons de la création littéraire. Mais ouvrez son ouvrage « Makila », et vous vous rendrez compte qu’il en est un, et pas des moindres. Car derrière l’homme affable se cache un veilleur de mémoire.
Chez Elvis Ntambua, la littérature est loin d’être née d’un rêve romantique ni d’une vocation précoce. Elle est née d’une absence. D’un manque. D’une blessure. Elle porte le visage d’un père disparu trop tôt, alors qu’il n’avait que seize ans.
Un père militaire, engagé dans les programmes de réinsertion des enfants soldats en République démocratique du Congo. Un père dont il découvrira véritablement l’existence après sa mort, à travers des manuscrits jaunis retrouvés au fond d’un tiroir.
Cette découverte ressemble à une scène de roman. Le fils ouvre des cahiers oubliés et rencontre un homme qu’il croyait connaître. Il découvre non seulement le père, mais l’homme : ses fêtes, ses amitiés, ses rêves, ses fragilités, sa manière d’habiter le monde. Comme si l’écriture avait rendu à la vie celui que la mort lui avait retiré.
Et c’est là que tout commence. Car Elvis Ntambua n’est pas devenu écrivain en cherchant la littérature. Il est devenu écrivain en cherchant son père.
Lorsqu’il évoque son enfance, il ne parle ni de grandes lectures ni de génies précoces. Il parle de l’insouciance. D’une maison pleine d’enfants. D’une fratrie de huit où l’on courait partout. D’une famille chaleureuse où les jeux avaient plus d’importance que les livres.
Il raconte même avec humour que la lecture lui fut imposée. Son père obligeait ses enfants à lire avant de venir exposer ce qu’ils avaient compris. Impossible de tricher, car il avait lui-même lu les ouvrages.
« Makila »
Ce rapport disciplinaire au livre aurait pu l’éloigner de la littérature. Il l’y a conduit. Puis il y eut les bandes dessinées, les lectures-plaisir, les premiers récits qui ouvrent des fenêtres dans l’imaginaire. Peu à peu, sans qu’il s’en rende compte, les mots commencèrent à l’habiter.
En effet, ce qui frappe chez lui, c’est son refus de l’affectation intellectuelle. Il ne joue jamais à l’écrivain. Il ne cultive ni la gravité artificielle ni la posture du génie incompris.
Au contraire. Il aime rire. Il manie l’autodérision avec une élégance rare. Son humour est une façon de maintenir l’existence à hauteur d’homme. Même lorsqu’il parle de sujets tragiques, une lumière demeure.
Mais derrière cette légèreté se cache une conscience aiguë des drames de son pays.
Le Congo est omniprésent dans son œuvre et dans sa parole. Un Congo qu’il décrit sans fard. Un Congo de paradoxes où la guerre dévaste l’Est pendant que Kinshasa danse. Un Congo où les villas côtoient la misère, où les grosses cylindrées roulent sur des routes défoncées, où les richesses du sous-sol profitent davantage au reste du monde qu’à ceux qui vivent dessus.
Cette réalité nourrit une grande partie de sa réflexion et de son travail d’écriture.
À travers ses prises de parole comme dans ses textes, Elvis Ntambua s’attache à raconter les fractures d’un pays marqué par des décennies de conflits, mais aussi par une remarquable capacité de résilience.
Son regard se veut avant tout celui d’un témoin, attentif aux contradictions et aux silences qui traversent la société congolaise. Lorsqu’il parle de son pays, on sent moins la colère que la lassitude lucide de celui qui a grandi avec la guerre comme horizon permanent.
« Le plus dangereux, ce n’est pas seulement la guerre. C’est le moment où elle devient normale », confie l’auteur, qui a séjourné au Sénégal il y a quelques jours, dans le cadre de la quatrième édition du Festival international de littérature de Dakar (Filid), du 21 au 24 mai.
Écrire est alors une manière de dénoncer ce que tout le monde finit par accepter, de remettre de l’émotion là où l’habitude a anesthésié les consciences.
Avec « Makila », il raconte les enfants soldats. Non parce que le sujet est spectaculaire. Non parce qu’il est vendeur. Mais parce qu’il appartient à sa mémoire familiale, à son histoire personnelle et à l’histoire collective de son peuple.
« Je ne pouvais pas détourner le regard », explique-t-il. « Cette histoire fait partie de moi. Elle fait partie de mon pays », ajoute l’écrivain.
Derrière le roman, il y a donc une nécessité intime et morale.
Son écriture ressemble d’ailleurs à sa manière de penser. Elle se construit par fragments. Par intuitions. Il raconte avoir écrit la fin de son roman avant le début ; noté des idées sur son téléphone ; assemblé des morceaux de récits comme on rassemble les pièces d’une mémoire éclatée.
Il avance moins selon un plan que selon une nécessité intérieure.
Comme un Elvis
« J’écris souvent quand une image me poursuit », dit-il. « Je note une phrase, une émotion, une scène. Ensuite seulement, j’essaie de comprendre où tout cela me mène ».
La nuit est son territoire. Lorsque le monde dort enfin, il écrit. Dans ce silence naturel qu’il préfère à celui des bibliothèques. La nuit lui offre cet espace où les souvenirs remontent à la surface et où les personnages trouvent leur voix.
« La nuit, tout ralentit », confie-t-il. « Il y a moins de bruit autour de moi, mais aussi moins de bruit dans ma tête. C’est là que les histoires arrivent ».
Pourtant, malgré les violences qu’il décrit, malgré les tragédies qui traversent son œuvre, Elvis Ntambua demeure fondamentalement un optimiste. Il croit en l’être humain avec une obstination désarmante. Il croit à la jeunesse. Il croit aux possibilités de transformation. Il croit que raconter une histoire peut encore modifier le regard que l’on porte sur le monde.
« Si un lecteur referme un livre en voyant les choses autrement, alors quelque chose a déjà changé », affirme-t-il.
Cette foi en l’humain constitue le véritable cœur de son œuvre.
À trente ans, l’auteur congolais apparaît ainsi comme une figure singulière. Un homme de son temps, connecté au monde, drôle, accessible, mais habité par des questions immenses.
Un écrivain qui n’écrit ni pour impressionner ni pour séduire, mais pour comprendre et transmettre. Sous les traits du jeune homme moderne se cache un héritier de la grande tradition des conteurs africains. Un homme qui a fait de la littérature un lieu de mémoire, de réparation et d’espérance.
Et lorsqu’on referme « Makila », on comprend que derrière le golden boy se tient un écrivain authentique. Un de ceux qui savent que les livres ne changent peut-être pas le monde à eux seuls, mais qu’ils empêchent au moins certaines douleurs de sombrer définitivement dans l’oubli.
Amadou KEBE

