Après avoir posé le diagnostic, il est désormais temps de réfléchir aux solutions. Dans un précédent article (Le Soleil, Tribune d’expert, 16 août 2026), inspiré par la lecture du livre « Les Ingénieurs du chaos » de Giuliano da Empoli, je m’interrogeais sur les dangers d’un usage des réseaux sociaux fondé sur la colère, la désinformation, l’insulte et la confrontation. Je rappelais cependant que ces mêmes réseaux constituent une formidable avancée technologique et un espace d’expression, d’apprentissage et de création. Le problème n’est donc pas nécessairement leur existence, mais l’usage que nous en faisons.
Au Sénégal, cette question mérite une attention particulière. Selon le RGPH-5, notre pays comptait 18 126 390 habitants en 2023 ; la moitié de la population avait moins de 19 ans et les moins de 15 ans représentaient environ 39 % de la population (ANSD, 2024). En 2025, la population est estimée à 19 075 959 habitants sur la base des projections démographiques. Parallèlement, la couverture 4G atteignait 97 % de la population, même si une importante fracture d’usage persiste (GSMA, 2025).
Nous sommes donc face à un paradoxe : une jeunesse nombreuse, connectée et inventive, dont une partie utilise encore principalement les réseaux sociaux pour consommer, commenter, se divertir ou s’affronter.
Comment transformer cette énergie numérique en énergie économique, éducative, culturelle et sociale ? Comment passer d’une société d’utilisateurs à une société de créateurs ?
Quatre grandes opportunités méritent notre attention.
La première consiste à faire de notre jeunesse connectée une force de production numérique. Développement d’applications, intelligence artificielle, montage vidéo, graphisme, cyber-sécurité, analyse de données, commerce électronique ou services à distance : autant de compétences susceptibles de créer des emplois et de la valeur. Le smartphone ne doit plus être seulement un outil de communication et de divertissement ; il peut devenir un véritable instrument de formation, de travail et d’entrepreneuriat.
La deuxième est de rapprocher le numérique de l’économie réelle. Le mobile money et les paiements numériques peuvent faciliter l’épargne, les échanges et le financement des entreprises. Dans les territoires, le numérique peut soutenir l’agriculture, l’élevage, la pêche, l’artisanat et les services. Le jeune ne doit plus seulement attendre un emploi : il peut devenir producteur, prestataire, entrepreneur et, lorsque les conditions le permettent, associé au capital d’une entreprise locale.
La troisième consiste à mieux valoriser notre diaspora. Les transferts des Sénégalais de l’extérieur ont atteint environ 2 211 milliards de FCFA en 2024 (BCEAO, 2026). Au-delà du soutien essentiel apporté aux familles, la diaspora représente un potentiel de compétences, de réseaux professionnels et de capitaux. Le numérique pourrait faciliter des investissements transparents et sécurisés dans des entreprises implantées dans nos régions, en complétant progressivement la logique du transfert par celle du partenariat productif.
La quatrième est de faire de l’éducation et de la culture les piliers d’un numérique véritablement sénégalais et africain. Nos universités doivent former davantage de spécialistes du codage, de l’intelligence artificielle, de la cyber-sécurité et de l’entrepreneuriat numérique. Elles doivent aussi contribuer à la compréhension des algorithmes, de la désinformation et de l’éthique. Nos langues nationales, notre histoire, notre littérature, notre musique et notre patrimoine doivent également trouver une place plus importante dans les contenus numériques.
Mais ces opportunités ne se concrétiseront pas que si nous passons des intentions à l’action.
Il nous faut d’abord imaginer un programme national de citoyenneté numérique, associant formation, responsabilisation et valorisation des créateurs de contenus. Les jeunes, les éducateurs, les médiateurs et les professionnels chargés de la régulation doivent mieux comprendre le fonctionnement des plateformes, les algorithmes, la protection des données, le cyber-harcèlement et les nouvelles formes d’intelligence artificielle.
Pourquoi ne pas développer, avec des plateformes comme TikTok, des espace s d’intérêt consacrés à l’éducation, à la religion, à l’entrepreneuriat, à l’agriculture, à la culture, aux sciences, au sport et aux langues nationales ? L’objectif ne serait pas d’enfermer les utilisateurs dans des espaces fermés, mais de mieux valoriser les contenus utiles grâce à des partenariats favorisant leur production et leur diffusion.
Nous pourrions également organiser des espaces de dialogue citoyen, avec des règles claires de modération, et créer un système national de distinction des meilleurs créateurs. Des prix annuels pourraient récompenser les contenus éducatifs, scientifiques, culturels et économiques les plus originaux et les plus utiles, en privilégiant leur qualité et leur impact plutôt que le seul nombre de vues.
La question de l’authentification des comptes mérite aussi réflexion. Dans le respect de la vie privée, de la liberté d’expression et de la protection des données, des mécanismes pourraient aider à distinguer les comptes authentifiés, les organisations et les créateurs professionnels, tout en renforçant la responsabilité des comptes à forte audience.
Autre initiative possible : la création de « maisons du numérique » dans les territoires, intégrant de véritables écoles de codage accessibles aux jeunes. Ces espaces proposeraient des formations courtes et pratiques en programmation, développement d’applications, intelligence artificielle, montage vidéo, graphisme et création de contenus numériques. Les Espaces numériques ouverts (ENO) de l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane (UN-CHK), grâce à leur maillage territorial, pourraient jouer un rôle majeur dans le déploiement de ce programme, en facilitant l’accès aux formations et en accompagnant les jeunes dans leurs projets. L’objectif est simple : permettre à chacun, quel que soit son lieu de résidence, de transformer son téléphone et sa connexion en outils d’apprentissage, de création et d’entrepreneuriat.
Enfin, un observatoire national des usages numériques des jeunes, associant universités, chercheurs, société civile, entreprises et plateformes, permettrait de mieux comprendre les pratiques, les risques et les opportunités afin d’éclairer les politiques publiques.
La transformation numérique ne doit donc pas être seulement une affaire de technologie. Elle doit reposer sur les compétences, l’organisation, la responsabilité et la confiance.
Il faut évidemment combattre la désinformation, les escroqueries, les discours de haine et le cyber-harcèlement. Mais la réponse ne peut se limiter à l’interdiction ou à la méfiance. Elle doit aussi passer par l’éducation, la formation et la promotion des bons usages.
Notre culture nous offre, à cet égard, des ressources précieuses : le dialogue, la solidarité, le respect de l’autre et la recherche du consensus. Ces valeurs ne doivent pas s’effacer lorsque nous entrons dans l’espace numérique. Derrière chaque écran, il y a une personne ; derrière chaque publication, il peut y avoir une conséquence ; derrière chaque clic, une responsabilité.
À notre jeunesse, je voudrais simplement dire : ne laissez pas les réseaux sociaux décider de votre avenir. Servez-vous-en pour le construire. Ne soyez pas seulement ceux qui regardent, commentent et partagent. Soyez ceux qui apprennent, créent, entreprennent, innovent et transmettent.
Transformez votre téléphone en outil de travail, votre connexion en compétence et votre compétence en valeur pour vous-même et pour la société.
À l’ère du numérique, une parole, une image ou une accusation peuvent être copiées, partagées et conservées pendant des années. Ce qui paraît aujourd’hui n’être qu’un commentaire spontané peut demain être retrouvé et transmis aux générations futures. Une erreur sur les réseaux sociaux peut ainsi laisser une trace durable.
D’où la nécessité de réfléchir avant de publier, de vérifier avant de partager et de mesurer les conséquences de nos paroles. La liberté numérique doit s’accompagner d’une conscience numérique.
Nous avons une jeunesse, une culture, une diaspora, des universités, des territoires et une infrastructure numérique. À nous maintenant de les connecter autrement.
Passons de la consommation à la création, de la polémique à la production, de la connexion à la valeur.
Transformons les réseaux sociaux en réseaux d’opportunités.
Pr Ibrahima Cissé
Ancien recteur de l’Université Amadou Mahtar MBO


