L’État sénégalais et le patronat se sont réunis à Dakar pour tracer une feuille de route financière et réglementaire visant à porter la part du contenu local à 50 % d’ici à 2030.
Le Sénégal entend accélérer l’intégration des entreprises locales dans la chaîne de valeur des hydrocarbures nationale. À l’occasion de l’atelier sur la mobilisation de l’investissement local dans la chaîne de valeur pétrolière et gazière, organisé hier, mardi 21 juillet, à Dakar, le ministre de l’Énergie et du Pétrole, Abdourahmane Diouf, a appelé le secteur privé national à sortir d’un rôle de « simple spectateur pour devenir un moteur direct de l’industrie énergétique ». Face aux représentants des institutions financières, des compagnies internationales et des organisations patronales, le ministre a déclaré que le succès de l’ère extractive ne se jaugera pas aux seuls volumes d’hydrocarbures extraits. « La réussite de l’aventure pétrolière et gazière ne se mesurera pas seulement au nombre de barils produits ou au montant des recettes fiscales, mais à notre capacité à faire émerger des entreprises sénégalaises plus fortes », a-t-il affirmé. Alors que le Sénégal a franchi des étapes historiques, avec le démarrage des activités sur le champ pétrolier de Sangomar et le lancement du projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (Gta), les autorités cherchent à concrétiser l’objectif ambitieux fixé par la loi : atteindre 50 % de contenu local dans le secteur d’ici à 2030. Pour le gouvernement, l’extraction de ressources brutes ne constitue pas en soi une politique d’expansion durable si elle ne transforme pas en profondeur le tissu économique national. « Le produit du pétrole et du gaz n’est pas une politique de développement ; ce que nous faisons de ce pétrole et de ce gaz, en revanche, peut le devenir », a rappelé Abdourahmane Diouf. C’est pourquoi il a insisté sur la nécessité d’une rupture stratégique : « Nous devons passer du contenu local réglementaire au contenu local économique, des obligations aux opportunités, des pourcentages aux entreprises et des statistiques aux investissements ».
Ancien dirigeant du Club des investisseurs sénégalais (Cis), le ministre s’est appuyé sur son expérience du milieu des affaires pour pointer du doigt le principal goulot d’étranglement qui freine les champions nationaux : l’accès aux capitaux et aux garanties bancaires. Pour y remédier, le gouvernement préconise, selon lui, une refonte globale de l’architecture financière du pays.
Aux yeux d’Abdourahmane Diouf, l’idée consiste à concevoir des mécanismes bancaires innovants capables d’adosser des lignes de crédit, des fonds de roulement et des garanties souveraines directement aux contrats industriels remportés par les entreprises locales. « Un contrat solide doit pouvoir devenir une garantie et une commande ferme doit permettre de lever du financement », a-t-il soutenu. De même, une firme sénégalaise, martèle le ministre, ne doit plus se voir contrainte d’abandonner un marché de plusieurs milliards de FCfa au profit de conglomérats internationaux sous le seul prétexte qu’elle ne dispose pas d’un accès équivalent au capital.
L’exigence de réformes structurelles
Au nom des acteurs économiques, Baïdy Agne, président du Conseil national du patronat (Cnp), a salué la démarche. Toutefois, il a tenu à rappeler la réalité du terrain et la persistance d’obstacles structurels lourds. Dans le sillage des alertes répétées qu’il formule depuis plusieurs années, le patronat a plaidé pour un accès équitable et garanti aux grands marchés publics et énergétiques. « Comment voulez-vous avoir un contenu local efficace si nous ne réglons pas ces démarches ? », s’est interrogé M. Agne. Il a également déploré l’absence fréquente de clauses préférentielles pour les acteurs locaux dans certains appels d’offres internationaux majeurs, à l’image des projets de producteurs indépendants d’électricité où les entreprises nationales se trouvent trop souvent écartées ou reléguées au second plan.
En outre, le patronat a mis l’accent sur la nécessité impérieuse de sécuriser les investissements privés locaux face aux incertitudes juridiques, fiscales et politiques. Les dirigeants d’entreprises réclament aussi la mise en place d’un cadre réglementaire prévisible et protecteur, ainsi qu’une révision en profondeur des mécanismes de négociation directe, souvent appelés « système de la porte ouverte ». Selon Baïdy Agne, ces procédures d’attribution directe doivent gagner en transparence afin de ne pas « fragiliser les acteurs nationaux qui ont déjà investi dans le secteur ». Par ailleurs, la création de synergies renforcées entre le secteur privé national, la Société africaine de raffinage (Sar) et la société nationale Petrosen sur l’ensemble des segments de la chaîne (de l’exploration au stockage, jusqu’au raffinage et la distribution) constitue une condition essentielle pour bâtir une véritable souveraineté énergétique.
Pathé NIANG

