Dans un rapport économique prévisionnel, la Direction de la prévision et des études économiques (Dpee) modélise l’impact du changement climatique sur l’activité du pays. Les résultats sont sans appel : sans politique d’adaptation, le Pib pourrait chuter de près de 9 % d’ici à 2050. L’étude explore les voies de financement d’une transition verte, préconisant notamment l’instauration progressive d’une taxe carbone et des subventions ciblées pour les investissements privés.
Le Sénégal, à l’image de nombreux pays africains, subit de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique, et ce, malgré une contribution marginale (seulement 0,02 %) aux émissions mondiales de gaz à effet de serre. Les phénomènes extrêmes —inondations récurrentes, avancée de la mer érodant le littoral et sécheresses persistantes —menacent directement les fondements de son économie, notamment les secteurs clés de l’agriculture, de la pêche et du tourisme.
Face à cette vulnérabilité accrue, la Direction de la prévision et des études économiques (Dpee) a rendu publique une étude prospective majeure intitulée « Quelles stratégies de mobilisation des ressources pour une croissance verte au Sénégal ». Elle vise à définir avec précision les leviers de financement d’une croissance à la fois verte et résiliente.
Investissement public et réallocation budgétaire
Les conclusions de ces travaux de modélisation, fondés sur un modèle économique sophistiqué, dit « Megc Vert », se révèlent particulièrement alarmantes.
Selon le scénario de référence, en l’absence totale de politiques d’adaptation et d’atténuation, les dommages climatiques cumulés pourraient entraîner, en moyenne sur les 25 prochaines années, une baisse substantielle du Pib de 8,66 %, une contraction de la consommation des ménages de 9,33 % et un fléchissement de l’investissement privé de l’ordre de 11,19 %. Le secteur primaire, plus particulièrement l’agriculture, paierait le plus lourd tribut, avec un recul de production potentiel dépassant les 18 %, en raison de la chute de la pluviométrie et du stress thermique.
Néanmoins, l’étude démontre, de manière convaincante, qu’une inversion de tendance demeure possible grâce à une intervention publique volontariste. Un scénario alternatif, intégrant une politique d’adaptation rigoureuse financée par une réallocation des dépenses publiques courantes, permettrait non seulement d’annuler ces pertes à moyen terme, mais de générer également, à l’horizon 2050, une légère croissance du Pib (+1,27 %) et un rebond de l’investissement privé (+2,23 %).
Cette approche, bien qu’efficace, requiert cependant la mobilisation de fonds publics considérables dont la collecte se heurte inévitablement aux contraintes budgétaires structurelles du pays. C’est précisément à ce stade des réflexions qu’intervient la proposition phare et novatrice du rapport : l’instauration progressive et réfléchie d’une taxe carbone.
Calibrée pour atteindre, à terme, un prix de référence de 60 dollars américains la tonne de CO2 et évoluant, de manière graduelle, sur une période de 10 ans, cette fiscalité environnementale ciblée pourrait, à long terme, financer approximativement 7,4 % des besoins climatiques totaux identifiés par le pays.
Les simulations économiques indiquent qu’une telle mesure, si elle est méticuleusement conçue, peut soutenir l’activité économique globale en finançant des politiques d’adaptation efficaces tout en limitant l’impact inflationniste sur le pouvoir d’achat des ménages. Grâce aux investissements publics rendus possibles par ces nouvelles recettes, le Pib réel progresserait ainsi de 1,17 % en moyenne sur la période. Parallèlement, et de manière complémentaire, pour réduire à la source les émissions de gaz à effet de serre, l’étude plaide avec force en faveur de mesures incitatives directes et ciblées en direction du secteur privé. Un scénario testant l’instauration d’une subvention de 10 % sur l’acquisition de biens d’équipement verts dans les secteurs stratégiques des transports et de la production électrique laisse entrevoir des résultats particulièrement significatifs.
Une telle politique incitative pourrait réduire le taux d’émission de près de sept points de pourcentage d’ici à 2035 et dynamiser en même temps l’investissement privé de plus de 3 %. Le coût initial pour les finances publiques, bien que réel et mesurable, serait partiellement compensé par la dynamique économique positive induite et l’élargissement de l’assiette fiscale.
Un cadre réglementaire et financier à parfaire
De plus, le diagnostic institutionnel approfondi du rapport met en lumière, avec lucidité, les obstacles persistants entravant le développement d’une finance verte robuste au Sénégal. Parmi ces freins figurent particulièrement la persistance de subventions aux énergies fossiles, les coûts initiaux prohibitifs des projets d’énergies renouvelables, un déficit d’expertise technique au sein des institutions financières et l’absence criante d’instruments de marché innovants, tels que les certificats carbone négociables. La réussite d’une transition verte sénégalaise passe donc impérativement par un effort conjoint et coordonné : rationaliser les subventions contreproductives, renforcer durablement les capacités des acteurs financiers et diversifier les instruments de mobilisation de fonds dédiés.
Cette étude prévisionnelle délivre un message clair et urgent aux décideurs politiques et économiques sénégalais. L’inaction climatique ou une réponse trop timorée aurait un coût économique et social prohibitif, bien supérieur à celui de l’action. Pour y remédier et construire une trajectoire de développement résiliente, une combinaison équilibrée de financements publics innovants -à l’image d’une taxe carbone progressive- et d’incitations ciblées pour le secteur privé apparaît non seulement nécessaire, mais aussi économiquement vertueuse et réaliste.
Pathé NIANG

