C’est presque un éternel recommencement. À chaque nomination, le ministre en charge de l’Environnement enfile ses bottes, sillonne les sites en souffrance, multiplie les tournées de constat et soigne la mise en scène. Il s’agit de se présenter comme un homme de terrain, proche des populations et à l’écoute des acteurs impactés. L’intention n’est pas en soi condamnable. Prendre le pouls, mesurer l’ampleur des dégâts, dialoguer avec les communautés est une étape nécessaire. Mais au Sénégal, l’environnement n’a plus le luxe du temps. Et encore moins celui du tape-à-l’œil.
La récente tournée du ministre de l’Environnement et de la Transition écologique, Dr Abdourahmane Diouf, à Mbeubeuss, au Parc paysager de Cambérène, au Lac des Maristes, à la réserve de Technopole et sur le littoral de Bargny, renvoie à une image tristement familière : celle d’une détresse écologique chronique. Comme tant d’autres avant lui, le ministre est venu, a vu… mais les stigmates demeurent, car le véritable combat commence après le départ des caméras.
Mbeubeuss reste l’illustration la plus saisissante de cette urgence. Cette décharge à ciel ouvert, exploité depuis 1968, reçoit près de 4.000 tonnes de déchets par jour. Autour, environ 3.000 récupérateurs fouillent sans gants ni masques et exposés à de graves risques sanitaires. Sur place, le ministre s’est dit choqué par cette situation indigne. Mais l’indignation ne suffit pas.
Au plan climatique, le secteur des déchets solides représente près de 30 % des émissions nationales de gaz à effet de serre, dominées par le méthane, un gaz bien plus nocif que le CO2. Or, 91 % des émissions de méthane proviennent des décharges.
Des réponses existent pourtant. Le projet de réhabilitation de Mbeubeuss, porté par le Promoged, est en cours, même s’il ne concerne pour l’instant qu’environ 40 hectares sur les 115 que compte le site. De son côté, la Sonaged a engagé des projets structurants de modernisation et de valorisation des déchets, intégrant le tri, la récupération et la transformation, dont un programme présenté lors de la dernière Cop au Brésil.
Ces initiatives vont dans le bon sens, mais elles restent insuffisantes face à l’ampleur du défi et méritent d’être accélérées, élargies et mieux articulées à l’inclusion des récupérateurs. Pendant que les chantiers avancent lentement, le changement climatique, lui, ne marque aucune pause.
Sur le littoral, l’urgence est extrême. Une étude d’Enda Énergie publiée en janvier 2024 alerte sur la possible disparition de plusieurs localités si rien n’est fait. De Bargny à Yène, de Joal-Fadiouth à Palmarin, en passant par Guet-Ndar, l’érosion côtière, la salinisation des sols et des nappes et la destruction d’habitations asphyxient les communautés.
Dans le Delta du Saloum, 1.120 hectares de terres agricoles sont devenus inexploités. Les salines sont englouties, faisant exploser le prix du sel et provoquant plus de 24 milliards de FCfa de pertes depuis 2015. À Palmarin, 36,6 hectares sont déjà sous l’eau. À Guet-Ndar, la mer a avancé de près de 800 mètres en dix ans. À Djiffer, un quartier entier a disparu en une nuit.
Face à ces chiffres et ces vies brisées, les tournées ministérielles ne suffisent plus. Le Sénégal n’a pas besoin de discours bien rodés, ni de promesses recyclées. Il a besoin d’actions concrètes, mesurables et urgentes : une réhabilitation complète et inclusive de Mbeubeuss, une politique nationale ambitieuse de réduction du méthane, des investissements massifs dans la gestion et la valorisation des déchets, et une protection effective du littoral, combinant ouvrages adaptés et solutions fondées sur la nature, adossées à des financements accessibles.
À ce stade, le temps des constats est révolu. Le temps de l’action environnementale est arrivé. Maintenant.

