La semaine prochaine, la Tabaski sera célébrée dans l’ensemble du monde musulman. Au Sénégal, plus qu’ailleurs peut-être, cette fête revêt une dimension sociale, culturelle et symbolique particulière. Elle constitue également un moment de forte tension économique pour les ménages. Entre l’achat du mouton, les dépenses alimentaires, les obligations familiales et les habits de fête, les chefs de famille consentent souvent d’importants sacrifices financiers pour préserver les apparences et répondre aux exigences sociales associées à cet événement. Au-delà du mouton, l’habillement représente sans doute l’un des postes de dépense les plus importants. Il suffit de parcourir les grands marchés textiles de Dakar, notamment celui des Hlm, pour mesurer l’ampleur de l’engouement pour les étoffes. Malgré un contexte économique difficile, les étals débordent de tissus importés de toutes qualités et les ventes restent soutenues. Bazins hollandais, dentelles françaises, soies chinoises ou indiennes… les cargaisons s’écoulent à un rythme impressionnant.
Cette réalité en dit long sur le rapport particulier que les Sénégalais entretiennent avec l’apparence et l’élégance vestimentaire. Dans l’imaginaire collectif, le paraître demeure un marqueur social majeur, parfois plus important que d’autres considérations économiques immédiates, quitte à consentir d’importants sacrifices pour être « bien habillé » le jour de la fête.
Mais derrière cette effervescence commerciale se cache une question économique de fond : celle de la dépendance du Sénégal aux importations textiles. Chaque année, le pays dépense des centaines de milliards de FCfa pour importer des produits textiles – environ 600 milliards de FCfa selon plusieurs estimations. Un poids considérable pour la balance commerciale nationale. Dans le même temps, le Sénégal continue d’exporter essentiellement du coton brut, avec très peu de transformation locale et donc une faible valeur ajoutée captée sur le territoire national. Le pays produit ainsi une matière première stratégique – même si les volumes restent encore loin de ceux du Mali ou du Burkina Faso – tout en important massivement les produits finis issus de cette même ressource. Une contradiction qui résume, à bien des égards, toute la problématique de l’industrialisation sénégalaise.
Que se serait-il passé si une partie seulement de ces milliards injectés dans les importations avait été retenue dans l’économie nationale ? Si le Sénégal avait réussi à reconstruire une véritable industrie textile capable de transformer localement son coton et de répondre progressivement à une partie de la demande intérieure ? Il ne s’agit évidemment pas d’imaginer une substitution totale et immédiate aux importations. Certaines catégories de tissus, très prisées des consommateurs sénégalais, nécessitent des savoir-faire, des technologies et des capacités industrielles qui demandent du temps pour être développés. Mais une stratégie progressive paraît non seulement possible, mais aussi économiquement pertinente.
On pourrait déjà produire localement plusieurs segments de consommation de masse relativement accessibles : les uniformes des forces de défense et de sécurité, les tenues scolaires, les draps hospitaliers, les tee-shirts promotionnels, les nappes, les torchons et d’autres équipements textiles destinés aux administrations publiques. Un encadrement plus stratégique des importations, combiné à des politiques d’achats publics orientées vers la production locale, pourrait permettre de recréer progressivement un tissu industriel compétitif. Cela suppose toutefois de tirer les leçons des erreurs passées. Le Sénégal présente aujourd’hui un paradoxe rarement souligné : le pays était, sur certains segments industriels, plus structuré dans les années 1970 et 1980 qu’il ne l’est aujourd’hui. Le secteur textile illustre parfaitement cette trajectoire. Des entreprises emblématiques comme la Sotiba, Icotaf ou encore la Cotoa ont fermé leurs portes les unes après les autres sous l’effet combiné de plusieurs facteurs.
Cependant, quelques signaux de reprise commencent à apparaître. Domitexka, implantée à Kahone, dans la région de Kaolack, a relancé ses activités. À Diamniadio, l’entreprise Avci Global a vu le jour. Le programme « Invest for Jobs », soutenu par la coopération allemande, accompagne également plusieurs initiatives dans le secteur. Dans le même temps, le repositionnement du textile est devenu l’une des priorités du gouvernement. Le Sénégal pourrait ainsi recommencer… à refiler du bon coton et à bâtir, autour de cette filière, une véritable dynamique industrielle, avec tous les avantages économiques que cela implique.
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