Au début, le verbe. Le Coran a été révélé au Prophète par l’intermédiaire de l’ange Gabriel. Cette révélation orale du texte sacré à un Prophète illettré – il ne savait ni lire ni écrire – donne une place prépondérante à l’oralité dans l’histoire de l’islam. En effet, l’étude du Coran donne une large place à la mémorisation et à une transmission orale. Aujourd’hui encore, nombre d’ulémas déconseillent de chercher directement le savoir dans les livres, mais de passer par un cheikh (maître), une façon de perpétuer la chaîne de transmission. Ainsi, chaque lecteur du Coran, transmetteur du texte sacré, est un maillon d’une chaîne qui remonte jusqu’à Dieu lui-même. Cette « merveilleuse filiation » relie chaque lecteur du Coran au Prophète et, par son truchement, à Dieu, et ce d’une manière toujours individuelle, à travers des chaînes de transmission individuelles véhiculant des lectures différentes certes, mais qui peuvent toutes être considérées comme partie intégrante des sept « ahruf » (variantes) de la révélation divine.
Cette centralité de l’oralité dans la transmission du texte sacré nous amène à la question suivante : est-ce que l’islam valorise l’écriture ? Nous pensons que oui. En effet, selon la tradition, le Prophète réunissait ses scribes chaque fois qu’une sourate était révélée, leur dictait soigneusement le texte et leur indiquait l’endroit où la placer au milieu des autres. C’est donc un fait que la compilation du Coran s’est achevée précisément le jour où la révélation elle-même a pris fin.
Le premier exemplaire complet du Coran a été commandé par le premier calife Abu Bakr et rédigé par le scribe du Prophète, Zayd b. Tabit. Cette recension du Coran avait pour finalité de fournir une « copie de sauvegarde » qu’Abu Bakr s’est senti obligé d’établir après la mort de nombreux connaisseurs du Coran dans les combats sécessionnistes qui ont suivi la mort du Prophète. Ce même exemplaire a été la source principale de la recension ultérieure réalisée sous le califat d’Othmân b. Affân. Effrayé à l’idée que les musulmans puissent se quereller et se diviser comme les juifs et les chrétiens l’avaient fait avant eux, Othmân chargea quatre musulmans, dont Zayd b. Tabit, de recopier le texte du codex rédigé sur ordre d’Abu Bakr et, en cas de doute, de se référer au dialecte des Quraysh, la tribu du Prophète.
« Si l’on ne s’égare pas dans des considérations philosophico-complotistes qui actuellement sont de mise dans la littérature occidentale sur le Coran, force est de constater que les lecteurs du Coran ont plutôt bien réussi à éliminer les lectures manifestement dictées par un excès de zèle exégétique ou un parti-pris théologique. Les lectures restantes offrent indéniablement une pluralité de possibilités d’interprétation, mais sont toujours conciliables les unes avec les autres, d’une façon ou d’une autre », écrit Thomas Bauer, professeur d’études arabes et islamiques à l’université Münster en Allemagne, dans son ouvrage intitulé « Culture de l’ambiguïté. Une autre histoire de l’Islam » (Éditions Fenêtres, 2025). Cette absence de contradiction est pour le penseur musulman Ib al-Gazari une « preuve éclatante et une indication claire » de la vérité du texte. Toutefois, avec l’introduction de l’imprimerie, la culture de la pluralité des qira’at avait subi un sérieux revers. La lecture « Hafs d’après Asim » s’est rapidement imposée dans l’ensemble du monde musulman, à l’exception du Maghreb où circulent des éditions du Coran en version maghrébine de l’écriture arabe selon la lecture de « Wars d’après Nafi ».
Par ailleurs, pendant des siècles, le monde musulman fut l’un des grands centres intellectuels de l’humanité. Certaines villes comme Bagdad, Cordoue, Le Caire ou Tombouctou abritaient des bibliothèques immenses. La plus célèbre est sans doute le Bayt al-Hikma – la « Maison de la sagesse » – fondée à Bagdad sous les abbassides. Le papier, transmis depuis la Chine puis largement développé dans le monde musulman, permit également une diffusion plus large des connaissances. Cette histoire révèle une réalité souvent oubliée : la civilisation musulmane fut profondément une civilisation du savoir. Le premier mot révélé dans le Coran est « Ikra » (« Lis ») témoignant une valorisation précoce du savoir… mais aussi de l’écriture.
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