Après plus de deux ans d’attente, le Sénégal a finalement conclu un nouveau programme avec le Fmi. Si l’économiste Mamadou Samba Hane y voit un signal positif et une source de financement avantageux, il appelle à la vigilance quant aux contreparties exigées et à la nécessaire soutenabilité d’une dette encore colossale.
C’est un soulagement pour beaucoup de Sénégalais. Après plus de deux années de négociations laborieuses, marquées par des reports répétés et des divergences sur la trajectoire budgétaire, le Sénégal a finalement obtenu un nouvel accord avec le Fonds monétaire international (Fmi). Pour le docteur Mamadou Samba Hane, économiste et professeur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, ce dénouement constitue avant tout une véritable bouffée d’oxygène pour une économie nationale en quête de stabilité et de crédibilité. « Je pense que c’est une bonne nouvelle pour notre économie », confie-t-il, insistant sur le fait que « tout le monde sait que les taux d’endettement du Fmi sont des taux concessionnels ».
Le contexte rendait cette issue d’autant plus cruciale. En effet, dans un climat de clarification financière où la dette sénégalaise voyait son coût grimper sur les marchés internationaux, l’arrivée du Fmi change la donne par la nature même de ses prêts, réputés concessionnels. Il s’agit de financements octroyés à des taux nettement inférieurs à ceux que le pays aurait pu obtenir auprès de créanciers privés, ce qui constitue un avantage « immédiat non négligeable ».
L’avantage est double. Il s’agit d’abord de lever des fonds à des conditions plus favorables, afin de répondre aux besoins d’investissements sans alourdir davantage le service de la dette. Pour l’universitaire, ce seul élément suffit à qualifier l’accord de bon signal, d’autant que le Sénégal traverse une période de fortes tensions sur ses finances publiques.
Résoudre l’équation de la dette
Toutefois, derrière cet optimisme se cache une question qui reste sans réponse précise. Comment le Sénégal a-t-il obtenu ce partenariat ? Comme le rappelle l’économiste, la signature de l’accord a été précédée de peu par une alerte de l’agence Moody’s, qui a dégradé la note du pays. « Qu’est-ce que le Sénégal va donner en contrepartie ? C’est ce que l’on attend, le mémorandum du contenu de ce que le Fmi va imposer au Sénégal », s’interroge-t-il. Une interrogation qui invite à la prudence et rappelle que le soutien du Fmi s’accompagne d’engagements. Il faudra donc scruter le document détaillant les conditions du soutien financier. Les réformes structurelles, la discipline budgétaire ou encore la transparence dans la gestion des entreprises publiques pourraient figurer parmi les exigences. Tant que ce texte ne sera pas rendu public, il reste difficile d’évaluer précisément l’ampleur des efforts demandés à l’État sénégalais.
Outre l’accord avec l’institution de Bretton Woods, c’est la question plus vaste du traitement de la dette qui concentre l’attention. Le taux d’endettement du Sénégal flirte avec les 127 % du Pib, un niveau qui, même s’il a légèrement baissé, demeure très supérieur à la norme communautaire de l’Uemoa, fixée à 70 %. Dans ces proportions, estime le docteur Mamadou Samba Hane, la poursuite d’une politique d’accumulation de la dette n’est pas viable. « On ne peut pas continuer à s’endetter et à avoir une dette aussi colossale et continuer à s’endetter », martèle-t-il.
Favoriser les investissements
La stratégie esquissée par le ministre, consistant à consacrer une part fixe des recettes de l’État au remboursement, environ 25 FCfa sur 100 selon ses déclarations, n’est qu’une première étape. Pour qu’elle ne soit pas un simple exercice comptable, cette mécanique doit s’appuyer sur une logique de rendement. L’argent emprunté hier doit pouvoir générer demain les ressources nécessaires à son remboursement.
Pour Mamadou Samba Hane, il faut obligatoirement trouver des ressources additionnelles qui permettent non seulement de payer la dette, mais en même temps cette dette qu’on a contractée, il faut l’utiliser de façon efficace et efficiente, « l’investir dans des secteurs aujourd’hui non seulement porteurs, mais catalyseurs », explique le professeur.
Ce dernier insiste sur la nécessité d’un retour sur investissement tangible, grâce à des projets capables de dégager suffisamment de ressources pour honorer les échéances tout en continuant à financer d’autres secteurs stratégiques. C’est à cette condition que le pays pourra, à moyen et long terme, desserrer l’étau de ses engagements financiers, faire refluer sa dette vers les standards régionaux et retrouver des marges de manœuvre budgétaires.
Un chemin étroit qui suppose également une optimisation des revenus de l’État, un recentrage sur certains projets moins prioritaires et, surtout, un élargissement de l’assiette fiscale. La découverte de nouvelles niches de revenus et une meilleure collecte de l’impôt apparaissent ainsi comme des piliers de cette consolidation. Le docteur Mamadou Samba Hane souligne que l’État doit explorer des gisements fiscaux jusqu’ici négligés, tout en veillant à ne pas étouffer l’activité économique. « Il y a des niches qu’on doit trouver aujourd’hui sur lesquelles l’État du Sénégal doit travailler pour pouvoir aujourd’hui avoir assez de ressources non seulement pour les investissements, mais pour payer cette dette qui est colossale et qu’il faut payer », ajoute-t-il.
Les retombées concrètes du nouvel accord dépassent cependant la seule arithmétique des taux d’intérêt. Si l’avantage financier est indéniable, l’effet le plus structurant pourrait être d’ordre psychologique et économique. Pour le professeur, l’intervention du Fmi agit comme un catalyseur de confiance. « Le Fonds monétaire international, c’est un peu la porte qui ouvre la porte à certains investisseurs », observe-t-il.
L’accord peut ainsi rassurer d’autres bailleurs et investisseurs sur la trajectoire économique du Sénégal. Dans un pays où les besoins sociaux restent importants, notamment dans la santé, les dépenses sociales et la protection des plus vulnérables, les ressources mobilisées doivent permettre de stabiliser des finances publiques sous tension tout en finançant des secteurs essentiels.
Confiance et marges
Le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan a d’ailleurs évoqué des investissements ciblés dans la santé et les dépenses à caractère social, sans négliger les infrastructures porteuses de croissance. L’économiste rappelle toutefois que ces dépenses sociales, bien que nécessaires, ne sont pas toutes catalytiques. Il importe de trouver un équilibre entre la protection des plus fragiles et le financement de projets à fort potentiel de transformation économique.
Selon lui, l’accord avec le Fmi ne prendra tout son sens que s’il est mis à profit pour engager les réformes structurelles attendues et corriger durablement les déséquilibres qui fragilisent les finances publiques. À défaut, il pourrait n’offrir qu’un simple répit, sans régler les difficultés de fond auxquelles le pays est confronté.
Les ressources mobilisées peuvent desserrer la contrainte financière à court terme, mais elles ne dispensent pas l’État de s’attaquer aux causes profondes de l’endettement. La question n’est donc pas seulement de savoir combien le Sénégal pourra mobiliser, mais surtout comment ces ressources seront utilisées, avec quelles priorités et quelles garanties de transparence.
L’enjeu est d’autant plus important que l’appui du Fmi s’accompagne généralement d’exigences en matière de discipline budgétaire, de gouvernance et de réformes économiques. Pour le Sénégal, cette nouvelle séquence devra donc dépasser la seule logique de financement. Elle devra permettre de renforcer le contrôle des dépenses publiques, d’améliorer la mobilisation des recettes et de mieux orienter les investissements vers les secteurs susceptibles de soutenir durablement l’activité économique.
Par Pathé NIANG

