Le fleuve Sénégal fait partie de ces destinations qui marquent les mémoires, peuplent les imaginaires. Naviguer sur ce cours d’eau emblématique, c’est traverser des siècles d’histoire, de mythes et de légendes. Chaque année, d’octobre à mai, une croisière sur le mythique bateau Bou El Mogdad, qui fascine par son élégance et son histoire, invite à revivre la Route des Comptoirs, de Saint-Louis à Podor ou dans le sens inverse. Un voyage hors du temps qui invite à une découverte des trésors de la région nord du pays sous un angle inédit. La balade fluviale à bord du Bou El est pleine de sensations, mais certaines expériences ne se racontent pas, il faut les vivre.
« Majestueux » ! « Sublime » ! À la vue du Bou El Mogdad, amarré au quai de Podor, les touristes, émerveillés, peinent à dissimuler leur extase. Le mythique bateau, qui s’étire sur une cinquantaine de mètres, dégage prestance et élégance. Il semble reprendre son souffle en attendant de reprendre les eaux pour une énième croisière. Difficile de ne pas succomber au charme de ce grand bâtiment blanc devenu patrimoine fluvial, qui a écrit sa propre légende et porte en lui une part de mystère.
Racheté par Jean Jacques Bancal en 2005, le Bou El, exploité par la Compagnie du Fleuve, navigue sur ces eaux et contribue au développement du tourisme fluvial, à travers sa croisière sur la Route des Comptoirs, entre Saint-Louis et Podor. De son pont supérieur, on peut admirer les anciennes maisons de commerce qui témoignent du faste d’une époque révolue, notamment le commerce fluvial qui a marqué l’histoire de la région pendant près de deux siècles.

Sur la rive, les lavandières s’activent dans une belle alacrité. Elles trempent, savonnent, rincent, essorent puis étendent le linge sur des cailloux et buissons. Non loin, des enfants, dans un charivari monstre, se baignent sous les regards curieux. Ils s’offrent en spectacle, réalisant salto, crawl, apnée… Tous les moyens sont bons pour impressionner.
À bord du Bou El, l’atmosphère est propice à la détente : cabines qui donnent sur des coursives extérieures, restaurant intérieur, bar, terrasse ouverte, bibliothèque, piscine… Chaque compartiment du navire raconte une histoire fascinante. Après les mots de bienvenue de la directrice de croisière, Maïmouna Guissé, le guide Amadou Ba prend le relai. Il donne les grandes lignes de la croisière, les consignes de sécurité et le programme qui attend les croisiéristes venus, pour la plupart, de France, de Belgique et d’Espagne en quête d’authenticité, de confort et d’expériences culturelles immersives.
Ils sont des couples en quête d’un voyage romantique, des amateurs d’histoire, de culture ou d’environnement, des aventuriers en quête de détente, de découvertes et de belles rencontres, qui embarquent dans le Bou El Mogdad, unique bateau qui navigue sur le fleuve Sénégal, véritable frontière naturelle avec le Mali à l’est et la Mauritanie au nord, pour un voyage au fil de l’eau et hors du temps.
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Après une nuit du samedi passée à Podor, la plus septentrionale des villes sénégalaises, place à la visite de cette localité chargée d’histoires, qui garde encore les traces de son passé colonial. Une occasion pour les touristes, accompagnés du guide, Amadou Ba, de découvrir le fort, qui raconte l’histoire riche et mouvementée de cette région, étroitement liée à la pénétration coloniale, d’explorer les anciens comptoirs coloniaux qui offrent un aperçu fascinant de l’histoire commerciale de ce terroir, de visiter la maison Guillaume Foy, l’ancienne quincaillerie Maodo Diop devenue écomusée du commerce fluvial tenue par son fils Mamadou Diop et le marché de la ville.
Après quelques heures de flânerie, le Bou El Mogdad, avec le commandant Mohamadou Bayat Seck à la manœuvre, largue ses amarres après deux coups de corne de brume. C’est enfin parti pour la croisière. La fascination pour le Sénégal a traversé les frontières et nombreux sont les touristes qui rêvent de voir, de leurs propres yeux, ses trésors tant vantés, de vivre une aventure fluviale hors du commun. Cette opportunité leur est offerte par le Bou El Mogdad.
Ce navire construit en 1950, en Hollande, parcourt le fleuve Sénégal, qui prend sa source en Guinée et s’étire sur plus de 1.700 kilomètres.
Les trésors d’un fleuve mythique
Mythes et légendes s’entremêlent dans ce cours d’eau emblématique qui a traversé les âges comme un témoin discret. Source de vie et d’unité, il porte en lui la mémoire de la région nord du pays. À chaque méandre, il murmure ses secrets à ceux qui prennent le temps d’écouter, raconte les changements et les événements qu’il a vécus, la vie des populations, dont la présence remonte à plusieurs siècles.
Autrefois trait d’union entre les populations de la Vallée du fleuve Sénégal, le navire qui porte le nom de l’interprète en chef et explorateur saint-louisien, Bou El Mogdad Seck, n’est pas en terrain inconnu. Depuis son retour dans la vieille ville, il partait chaque samedi du quai de Saint-Louis à Podor, puis prenait le sens inverse la semaine suivante. Mais avec les travaux du pont de Rosso dont l’achèvement est prévu en 2027, il reste à quai à Richard-Toll.
« Avant, on proposait un circuit beaucoup plus long. Avec la construction du pont de Rosso, on s’est concerté pour un autre circuit. Il n’y a pas beaucoup de changements. On fait les mêmes étapes, les mêmes activités. En partant de Podor, on rattrape le temps de navigation perdue en prolongeant jusqu’à Diatar, on fait une boucle pour revenir. À Richard-Toll, on prolonge aussi jusqu’au pont de Rosso pour leur montrer notre obstacle et revenir à quai », explique le commandant Seck.
La descente du fleuve Sénégal offre une sensation de lenteur et d’évasion inégalable. Le Bou El avance doucement. La vitesse s’efface pour laisser place à la contemplation. Des cabines, sur les ponts ou accoudés à la rambarde, les passagers, bercés par la douceur de l’eau et le chant des oiseaux, admirent les paysages exotiques du fleuve mythique que la route ne dévoile jamais.
Sur les berges de ce cours d’eau qui raconte des siècles d’histoire, les populations sont au rendez-vous. Chaque semaine, elles guettent l’arrivée du bateau pour le saluer, lui souhaiter la bienvenue au rythme de « Bou El, Bou El ». Partout, c’est le même refrain. Sur les berges, jeunes et vieux s’époumonent, fixent le bateau du regard jusqu’à ce qu’il s’efface.
Patrimoine fluvial
Le fleuve Sénégal séduit les voyageurs en quête d’authenticité. Le rêve d’horizons lointains a poussé beaucoup de touristes venus de France, de Belgique, d’Espagne, d’Allemagne et d’ailleurs à s’offrir une évasion dans le Bou El Mogdad pour un voyage qui conjugue tranquillité, découvertes et émerveillement.

Parmi les croisiéristes, Mamadou et sa femme, Salimata (noms d’emprunt), réalisent un vieux rêve : celui d’embarquer dans le navire. « Nous sommes des Dakarois et nous estimons qu’il y a de bons produits chez nous et nous devons les consommer. La croisière sur le Bou El bénéficie d’une excellente réputation, et nous nous sommes dit que ce serait bien de la faire », indique-t-il.
« C’est une première que nous apprécions. Nous avions besoin de break et suivre ce long fleuve tranquille, ça fait du bien », assure Mamadou qui dit bien connaître cette partie nord du pays par voie terrestre. Et cette première découverte côté fleuve, estime-t-il, « vaut bien le détour ».
Sa femme, Salimata, est du même avis. « Globalement, je suis très contente de faire cette croisière. C’est un moment de détente. On se déconnecte et on est dans le pays profond. Ça apporte beaucoup de satisfactions », note-t-elle.
Mamadou et Salimata n’ont pas fait cette croisière seuls. Ils étaient venus avec de vieilles connaissances venues de l’île de La Réunion. Tombés sous le charme du Bou El suite à un reportage de la chaîne de télévision franco-allemande, Arte, Michel et sa compagne Gilberte n’ont pas hésité à quitter leur pays pour rejoindre le Sénégal.
« Quand j’ai vu le reportage à la télévision, j’en ai parlé à ma compagne. Comme on avait un projet de voyage, on a choisi le Sénégal pour faire la croisière sur le fleuve », explique Michel qui se dit agréablement surpris par tout ce qu’il y a autour de cette balade fluviale : découverte, paysages, rencontres.
« C’était formidable et si c’était à renouveler, je reviendrai sans hésiter le mois prochain », relève-t-il. Pour sa première excursion fluviale, Gilberte ne pouvait pas rêver mieux. « J’ai découvert des paysages dont certains me rappellent ceux de chez moi. Mais ce que j’apprécie surtout, c’est l’accueil du personnel, le programme avec le guide qui explique bien. C’est une croisière très riche en découvertes, animation et partage ».
Accompagné de sa femme Isabelle, Christophe Troester, originaire de Brive-la-Gaillarde, en Corrèze, en France, est, lui aussi, tombé sous le charme du Bou El. Et il n’a pas eu de mal pour convaincre son épouse. « On hésitait entre le Guatemala, la Jordanie, le Sri Lanka et le Sénégal, finalement, quand on est tombé sur le Bou El Mogdad, on a su que le Sénégal était notre destination », indique Christophe Troester, qui trouve le bateau magnifique.
« Ce qui nous a plu avec le Bou El, c’est sa rusticité, sa décoration style Agatha Christie. C’était une belle excursion. Le personnel était impeccable. On a été bien accueilli et tout le monde était aux petits soins. Le voyage était à 100 % positif et ma femme a adoré », assure-t-il.
En amenant sa mère, Philippe a réalisé la dernière volonté de son père. « Il y a quelques mois, mon père est décédé des suites d’une maladie et avec ma mère, ils n’avaient jamais voyagé ensemble. Elle était découragée, mais je l’ai rassurée. On a commencé par des croisières en Égypte et aux États-Unis. Par la suite, j’ai découvert la croisière sur le Sénégal à l’agence. J’ai alors décidé de venir avec ma mère pour lui faire découvrir ce magnifique pays », fait savoir le Belge, estimant qu’il est bon de prendre soin de sa famille.
« Le voyage sur le Bou El a été une belle découverte. Il n’y avait qu’un seul bateau sur le fleuve et il y avait beaucoup moins de monde. C’était très agréable. Le temps était magnifique et les gens ont été très accueillants. Je trouve que ça change, ça réduit le stress », indique Philippe.
Des escales qui font rêver
La nuit du dimanche 19 avril 2026, le Bou El Mogdad mouille au milieu du fleuve, le moteur éteint, les lumières coupées. Le temps semble s’arrêter. Pas de bruit, rien. Le calme est plat, seulement perturbé par le clapot de l’eau contre la coque, les acrobaties des silures, mulets et tilapias qui se battent sans que personne ne les voie. Même endormi, le fleuve vit à son rythme. Le jour, il appartient aux hommes, la nuit aux poissons.
Incontrôlable, il change de visage au gré des saisons. Il maigrit en avril, grossit en août. Il devient nourricier et alimente, par ses crues et décrues, les cultures des riverains. Le Bou El qui le côtoie d’octobre à mai lui est familier et connaît ses multiples visages.
Le matin, le fleuve reprend ses droits. Le commandant Seck lève l’ancre. Après un repos bien mérité, le Bou El reprend sa lente course. Chaque virage du fleuve dévoile un panorama différent, un spectacle d’une grande beauté qui, dix ans voire cent ans plus tard, procurera la même sensation.
De Podor, ancien comptoir commercial, jusqu’à Richard-Toll, la cité industrielle, le périple se nourrit d’escales authentiques dans des localités comme Ngawlé connue pour être le fief de Penda Sarr, la « fille des eaux » aux pouvoirs extraordinaires, Déguimbéré (à ne pas confondre avec la grotte sacrée dans laquelle a disparu El Hadj Omar) et Goumel, village peul avec ses huttes oblongues, avec leur lot de surprises et d’évasions inédites.
Autant d’occasions pour permettre aux touristes d’être au centre de l’action, dans ces lieux débordant de richesses historiques et culturelles avec la complicité du guide Amadou Ba. L’étape de Dagana est rythmée par la visite des ateliers de teinture de « Laye Dagana », un détour à la première école de la contrée fondée en 1902, du marché central et de la statue de bronze érigée en l’honneur de Ndatté Yalla Mbodj, figure emblématique du royaume du Walo.
Les touristes découvrent Richard-Toll et la « Folie » du Baron Roger, classée parmi les monuments historiques du Sénégal, témoin de l’évolution des pratiques agricoles au Sénégal. Et visitent les vastes plantations de canne à sucre de la Css. Chaque escale profite à l’économie locale, permet aux populations d’écouler leurs produits.
Après le débarquement, jeudi 23 avril, à Richard-Toll, cap sur Djoudj, pour une immersion dans la troisième réserve ornithologique au monde, créée en 1971 et classée au patrimoine mondial de l’Unesco en 1981 et zone humide d’importance un an plus tôt. Puis, direction Saint-Louis, ville tricentenaire, entre le présent et le passé, qui recèle de trésors architecturaux. Une visite de l’île, classée au Patrimoine mondial par l’Unesco depuis 2000, attend les touristes, mais aussi la mairie et le palais de justice, de l’hôpital, du fameux pont Faidherbe qui relie l’île au continent.
Partir en croisière sur le Bou El Mogdad, c’est l’assurance de rencontres, de découvertes inédites, de souvenirs inoubliables. Le temps d’une balade sur le fleuve, ses hôtes qui partagent le même goût du voyage profitent de chaque journée pour vivre des instants inoubliables. Et au moment de débarquer, ils ressentent un pincement au cœur.
« C’est une croisière inoubliable. On aurait aimé que ça dure longtemps, mais il y a toujours une fin », avoue Philipe. Christophe Troester est également de cet avis. « Le Bou El Mogdad a été une magnifique expérience et je ne regrette pas d’être venu avec ma femme. Les gens gagneraient à venir à Saint-Louis faire la croisière plutôt que de faire le tour de la Méditerranée dans un bateau bondé de monde », indique-t-il.
Entre découverte maritime et plaisir gustatif
À bord du bateau, hospitalité et convivialité sont à l’honneur. La balade fluviale est aussi une invitation à vivre une aventure culinaire hors du commun. Le chef Djiby Thiam se fait un point d’honneur d’offrir une expérience gastronomique hors du commun aux hôtes du Bou El.
Dans son espace très réduit, il conçoit des menus soigneusement élaborés, qui varient entre cuisine raffinée et spécialités locales, offrant ainsi une diversité de saveurs et de textures. Les repas sont pensés comme des instants de partage, où les voyageurs prennent plaisir à savourer des mets d’exception, dans une atmosphère conviviale.
Parmi les souvenirs marquants, un méchoui partagé sous la lueur des lampes tempête, à Déguimbéré, sur les berges du fleuve, et un bon cebbu jën, patrimoine gastronomique authentiquement sénégalais plat national, dégusté à même le sol, sur des nattes et coussins, sous l’ombre des manguiers et des palmiers à Dagana.
Ces moments de convivialité sont renforcés par une immersion, une démonstration culinaire, avec un atelier interactif permettant aux passagers d’apprendre l’art de préparer le « cebbu jën », dont l’acte de naissance a été signé à Saint-Louis. « À chaque croisière, je partage avec les passagers ma passion et mon savoir-faire pour leur permettre d’enrichir leur expérience et de renforcer le lien avec la destination. Je leur montre le processus, les différentes étapes de la préparation du cebbu jën », explique le chef Djiby.
Et les croisiéristes ont découvert de nouveaux univers gustatifs et apprécié ses prestations. « C’était bien. Nous avons bien mangé, les plats sont à la hauteur des attentes », assure Salimata.
Même son de cloche du côté de Gilberte. « La gastronomie locale est bien différente de celle de La Réunion, mais j’ai apprécié. J’ai beaucoup aimé le cebbu jën », apprécie la Réunionnaise.
Pour Christophe Troester, le chef Djiby est un véritable cordon bleu. « C’est notre voyage où nous avons le mieux mangé. C’est bon de bien manger et d’avoir des repas qui représentent le pays », assure-t-il.
Par Samba Oumar FALL (textes) et Hamdy Moustapha THIAM (photos)

