À l’origine, simple rendez-vous du samedi, le marché de Liberté 6 a brisé les cadres temporels pour s’imposer comme un espace commercial quasi permanent. Entre l’effondrement des circuits traditionnels et l’urgence de la survie, immersion au coeur d’une économie informelle qui ne dort plus.
Il est à peine neuf heures et, déjà, les artères du marché hebdomadaire de Liberté 6 ne répondent plus aux schémas de circulation habituels. Le marché déborde, sature l’espace, grignote chaque centimètre de bitume disponible. Les étals improvisés mordent sur les trottoirs avec une audace nouvelle ; les bâches tendues, décolorées par le soleil, flottent sous un vent frisquet. L’air est une superposition de strates olfactives : l’odeur sucrée des oranges mûres qui s’écrasent parfois sous les pieds et les effluves de friture provenant des gargotes adjacentes.
Ici, le samedi n’est plus l’unique pic d’activités ; il est devenu le point de départ d’une continuité sans fin. Des montagnes de jeans délavés, de tee-shirts froissés et de vestes encore imprégnées d’odeurs de pressings lointains s’empilent sur des tables bancales. Dans ce labyrinthe textile, chaque recoin raconte une quête de dignité.
Adossé à une pile de vêtements qui menace de s’effondrer au moindre mouvement brusque, Ibrahima Cissé observe distraitement l’écran fissuré de son téléphone. Un match de football défile, sans le son, simple distraction dans l’attente d’un client. «Je vends des fripes depuis cinq ans», confie-t-il sans daigner lever les yeux, la voix basse.
Autour de lui, une odeur tenace de tissu humide et de lessive industrielle flotte dans l’air qui commence à chauffer. «Avant, j’étais un nomade. Je suivais le calendrier : Grand-Médine le mardi, Pikine le mercredi… Aujourd’hui, je ne bouge plus. Je reste ici, à Liberté 6, du lundi au dimanche», explique-t-il.
Le commerçant, timoré, finit par relever la tête ; son regard hésitant scrute les chalands. D’un geste vif, il interpelle une passante qui a eu le malheur de poser les yeux d’un quart de seconde sur un pull en cachemire.
L’effondrement du réseau des « loumas » urbains
Le marché de Liberté 6 ne se démonte plus totalement à la nuit tombée du samedi. En effet, ce glissement vers la permanence n’est pas un choix hasardeux, mais plutôt une stratégie de repli. Oumar Guèye, un vétéran du commerce de rue et responsable informel d’un secteur de friperie, explique cette mutation avec une pointe d’amertume.
À l’en croire, le système des marchés hebdomadaires s’effondre progressivement. À Grand-Médine, à Grand-Dakar ou à Pikine, les activités ont été suspendues. Le marché de Sham est à l’arrêt, sacrifié sur l’autel des travaux liés aux Jeux olympiques de la jeunesse (Joj). Selon lui, la raréfaction des points de chute force les commerçants à sédentariser leur activité.
« Il ne reste que Guédiawaye le jeudi et ici le samedi. Mais avec les charges de la famille, on ne peut pas attendre une semaine pour travailler. Alors, on squatte le terrain tous les jours ». Ce manque d’alternatives a créé une congestion sans précédent, transformant un carrefour de transit en centre commercial.
Sous un parasol dont le bleu originel a viré au gris, Aïssatou Diallo dispose méticuleusement des parures de bijoux. Chaque collier est aligné avec une précision chirurgicale sur un vieux velours rouge. « Au début, je ne venais que le samedi ; c’était le jour des bonnes affaires », se souvient-elle en ajustant ses lunettes.
«Mais regardez autour de vous. Si je ne suis pas là le mardi ou le mercredi, une autre prendra ma place. Et puis, les factures de la Senelec n’attendent pas le samedi pour tomber», ironise la vendeuse.
Plus loin, l’ambiance change. On entre dans la zone des ustensiles de cuisine et du petit électroménager. Moussa Diouf, un jeune bachelier qui s’est lancé dans la vente de mixeurs d’occasion, témoigne de la dureté de cette nouvelle routine. Contrairement à certains, il ne vient que le samedi, en espérant vendre le plus de marchandises possible.
« On arrive assez tôt, à 7 heures plus précisément, pour mettre de l’ordre dans ce petit espace qu’on loue à 4.000 Fcfa par mois. C’est difficile de réaliser des opérations fructueuses. On n’a qu’une journée pour vendre le stock », explique le vendeur.
Plus loin dans ce labyrinthe, Ousmane Ndiaye, casquette vissée sur le front et mètre ruban autour du cou, réorganise son stock avec une méthode presque militaire. Pour lui, la sédentarisation du marché pose un problème de cohabitation.
« Le problème, ce n’est pas de rester. C’est qu’on est trop nombreux sur un espace qui ne grandit pas. Avant, la rotation des marchés permettait de respirer. Aujourd’hui, c’est la guerre pour chaque mètre carré. On est tous là, tout le temps. Forcément, les prix baissent, car la concurrence est étouffante », explique-t-il.
Cependant, tous ne voient pas cette extension d’un bon oeil. Une riveraine, qui tente de se frayer un chemin vers son domicile, peste contre l’encombrement : « On ne peut plus circuler ! Le samedi était supportable, mais maintenant, c’est l’anarchie tous les jours de la semaine. On n’a plus de trottoirs, plus de calme ».
Le marché de Liberté 6 semble ne plus être une parenthèse hebdomadaire. C’est désormais un chapitre permanent de l’histoire urbaine de la capitale. Il incarne cette économie de la débrouille qui, faute de structures formelles suffisantes, invente ses propres règles et ses propres horaires. Dans cette continuité imposée, entre endurance physique et génie de l’adaptation, se joue bien plus qu’un simple échange marchand. Il s’agit d’une société qui refuse de s’arrêter, coûte que coûte.
Par Pathé NIANG

